Un Avis de lecture

Alias Grace

By Margaret Atwood
May, 2019

Connaissez-vous la série Alias Grace ? C’est une histoire basée sur un livre du même titre, de Margaret Atwood.

J’ai regardé et lu l’histoire avec un grand intérêt. Je ne peux pas souligner assez combien je recommande les deux. J’ai d’abord découvert l’histoire de Grace Marks à travers la série qui est très fidèle au développement de l’intrigue-exactement comme l’a écrite Atwood. Mais clairement, je n’étais pas suffisamment satisfaite par la fin, car j’ai tout de suite cherché à me procurer le livre dans l’espoir d’arriver à une réponse plus… claire. Et par réponse je veux dire à la question : qui est Grace Marks ? Le personnage de Gace Marks est loin d’être fictif. Grace a bien existé. Elle a bien traversé l’océan à l’âge de 12 ans et immigré avec sa famille depuis l’Irlande jusqu’au Canada, et elle a bien été condamnée à perpétuité pour double meurtre (le meurtre de son employeur et de sa gouvernante) avant d’être graciée trente ans plus tard. Son présumé complice lui, James McDermott -le jeune homme qui travaillait dans la même demeure qu’elle -, et dont la culpabilité n’a jamais été remise en question, sera pendu.

De là à confirmer si elle a commis le meurtre, voici la raison pour laquelle Atwood a été intéressée par son histoire et a décidé de l’écrire… à sa manière. Une manière qui souligne tout l’intérêt que l’on porte à une affaire de meurtre lorsqu’une femme est impliquée, mais surtout l’incertitude qui entoure le fait qu’elle l’ait commis ou pas. Ce qui intéresse Margaret Atwood et que l’on ressent tout au long de notre lecture, c’est la fascination qu’évoque une femme meurtrière. Il y a une certaine certitude lorsqu’il s’agit d’un homme mais lorsqu’il s’agit d’une femme, le doute plane et subsiste, mais aussi une fascination presque perverse.

Dans le cas de Grace, les avis sont très mitigés. Une partie la considère innocente et nourrit de la pitié pour l’adolescente qu’elle était alors (Grace était alors âgée de 16 ans) -ce qui favoriserait l’opinion qu’elle a peut être été forcée par McDermott. Une autre partie la juge sévèrement et l’accuse d’avoir séduit le jeune homme qui n’est autre que son complice, et va jusqu’à diaboliser sa personne la disant rongée par la jalousie et l’accusant d’avoir suggéré le meurtre en premier lieu. Elle serait le cerveau planificateur de toute l’affaire ; une femme dangereuse qu’il ne faudrait en aucun cas laisser roder en liberté.

Telle une bête de foire, Grace est ainsi exposée dans les journaux qui ne s’entendent sur aucun fait (ne serait-ce sur la couleur de ses cheveux !). L’image de la jeune femme est tellement fabriquée que dans l’imaginaire des gens et du peuple, elle s’éloigne petit à petit de la réalité pour nourrir les adeptes de versions plus sordidement construites. Et pendant que la véritable personne de Grace est oubliée dans un coin, la question qui prime est : A-t-elle commis le meurtre ? Piégée entre les multiples opinions publiques, la vérité échappe à tout le monde. Le mystère demeure non résolu. Et aujourd’hui encore, l’affaire Grace Marks séduit par son énigme. C’est d’ailleurs le principal succès du livre d’Atwood : l’histoire est basée sur des faits réels, des faits qui ont intrigué et fasciné durant plus d’un siècle. Autant par les éléments de l’affaire en elle même, que par la personnalité de Grace Marks qu’on a du mal à cerner.

Dans le livre d’Atwood une autre opinion s’additionne, c’est celle de la science. La psychologie s’établit alors doucement mais sûrement en prenant la place du spiritisme (donc quelque part aussi, de la religion). Et une nouvelle hypothèse est posée : Grace est peut être folle. Son somnambulisme est peut être révélateur d’un trouble psychologique, le fait qu’elle soit sujette (toujours selon ses prétentions) à des épisodes amnésiques cache peut être un dédoublement de personnalité, etc.

Ce qu’il y a de merveilleux dans la manière avec laquelle Atwood a repris l’histoire, c’est que toute les possibilités sont à envisager et toutes satisfont au moins une des opinions. Si elle n’amène pas à une réponse décisive, elles font perdurer le doute et donc la culpabilité mais aussi l’innocence de Grace. Personne ne peut corroborer les faits énoncés par la jeune fille (l’histoire est principalement contée de son point de vue), mais personne ne peut les nier non plus. Ce qui rend l’énigme un jeu de devinettes presque inhumain, car après tout la vie d’une personne réelle est mise en jeu. Les interprétations sont donc multiples, et pendant ce temps Grace nous conte les événements précédant le meurtre, elle accapare notre attention et laisse notre souffle en suspens… nous voulons savoir, mais nous ne saurons jamais. Cette ambiguïté dans le livre que l’on retrouve aussi dans la série, démange le cerveau. La curiosité prime mais ensuite, et bien ensuite ce n’est plus aussi important. Connaître la vérité n’est plus la raison qui nous pousse à tourner les pages, ni à enchaîner épisode après épisode. Nous cessons d’épier les réactions de Grace, de chercher ce qui lui aurait échappé, de la piéger à travers les choix de ses mots, de percer le message caché entre les lignes, d’être à l’affût de nouvelles preuves… Nous ne cherchons plus les indices qui pourraient l’incriminer ou prouver son innocence. Nous n’essayons même plus de deviner si oui ou non elle a commis ce double meurtre. Nous nous retrouvons au final sous le joug d’une Grace en bonne conteuse, exactement comme des enfants… et nous sommes juste fascinés par elle. Nous voulons la connaître elle.

D’un autre côté, et d’un point de vue plus personnel, je considère Alias Grace une lecture purement faite pour l’audience féminine. Il y a quelque chose qui s’adresse aux femmes plus qu’aux hommes dans son histoire. Et je pense en avoir saisi une partie.

Grace est habitée par la violence et ce depuis son enfance. Les événements malheureux de sa vie se succèdent, d’abord en fille maltraitée, puis en immigrante, ensuite en domestique, et surtout en tant que femme. Une femme qui n’a pas le droit de se plaindre de sa situation, du comportement de « ses maîtres », de tout ce beau monde qui tente de « l’aider ». Et qui en tout temps et malgré tout doit garder l’apparence digne. Grace immigrante, Grace domestique, Grace femme, Grace meurtrière, Grace folle… cette femme que l’on tente de connaître à travers la loi, la science, la religion, le spiritisme a de multiples versions d’elle-même et sa véritable identité échappe.

La pression qui entoure la gente féminine à cette époque ne diffère pas totalement de ce que l’on vit aujourd’hui. Ces différentes versions de femme construites, engendrées par nécessité… Entre ce qu’une femme a le droit d’être, ce que la société souhaite, ce qui est en respect avec la perception des autres, ce que les mœurs tolèrent… entre tout cela, les femmes se transforment en de véritables caméléons, jonglant entre différentes versions d’elles mêmes. Parfois de peur de choquer. Beaucoup dans le but de faire plaisir à l’autre. L’image d’une femme serait une image que l’on filtre à la fois en sélectionnant la bonne selon le contexte. Il ne s’agit pas juste d’une femme, mais d’une femme avec un suffixe raffiné.

L’identité de Grace est telle qu’elle est tissée, exactement comme son travail de broderie. Occupée en bonne couturière à confectionner les parcelles d’une courtepointe soigneusement choisies, bout par bout. Elle nous conte son histoire, nous dévoile qui elle est. Des morceaux dont elle seule peut en déchiffrer le symbole. C’est une belle et puissante métaphore que Margaret Atwood a su développer tout au long de l’histoire.

Voilà, j’espère que cet avis vous aura donné envie de lire le livre ou de regarder la série. Et tout ça pour dire : Je recommande vivement cette lecture -particulièrement aux femmes !

SUGGESTIONS

Revenir À l'Accueil