Un Avis de lecture

La Joueuse de Go

By Shan Sa
September, 2018

Sur un damier carré, les pions se disputent les 361 intersections constituées par 19 lignes horizontales et 19 lignes verticales. Les deux joueurs se partagent ainsi cette terre vierge et comparent à la fin l’étendue des territoires occupés. Je préfère le go aux échecs pour sa liberté. Dans une partie d’échecs, les deux royaumes, avec leurs guerriers cuirassés, s’affrontent face à face. Les cavaliers de go, virevoltants et agiles, se piègent en spirale : l’audace et l’imagination sont ici les vertus qui conduisent à la victoire. – Extrait du livre.

Le roman est une fiction historique et l’histoire s’inscrit dans les années 30, époque marquée par la guerre sino-japonaise.

Deux voix de narration s’alternent. La première, celle de la joueuse de go elle-même, une jeune adolescente chinoise qui vit une vie relativement ennuyeuse et protégée au sein d’une ancienne famille bourgeoise, et que l’on voit mûrir brutalement au cours des événements de l’histoire. La seconde voix est celle d’un jeune officier japonais, hanté par le sens du devoir, de l’honneur et de la gloire nationale, et qui est envoyé avec son bataillon pour accomplir la mission d’éradiquer le mouvement de résistance chinois.

Nous suivons successivement ces deux protagonistes et l’évolution de leur pensées les plus intimes à travers les chapitres narrés à la première personne, et on constate bientôt que tous les deux, chacun à sa manière, cherchent à s’échapper de la réalité. La jeune fille chinoise noie son ennui dans un penchant obsessionnel pour le go et plus tard, avec l’éveil de sa sexualité, elle découvre les plaisirs charnels mais aussi la fausseté de l’amour, la trahison et la vérité d’un monde injuste, cruel et peu indulgent envers les femmes, en général, et envers la femme qu’elle tente de devenir en particulier.

Quant au soldat japonais, bien que fort de ses convictions, il est amené à réaliser que derrière la fierté de servir leur pays, ses camarades et lui, ont la conscience inhibée par leurs valeurs patriotiques et ne sont en réalité que des criminels déshumanisé par la guerre. Malgré cette dissonance morale, il tente de garder la face et entretient la fausseté de ses convictions en fuyant les horreurs de la guerre dans les bras des geishas qu’il rencontre et des filles de joies, qu’il surnomme de manière étrangement poétique : les âmes soeurs des soldats.

Nous suivons donc le quotidien de ces deux narrateurs dans des chapitres courts jusqu’à ce que leurs destinées se croisent devant un Goban (la table de Go). Débute alors une longue partie qui les amène à se voir plus fréquemment cependant que la situation autour d’eux se détériore progressivement.

Les parties sont silencieuses. Et par-delà les silences, ces deux adversaires inconnus vont apprendre à se découvrir et à deviner l’état d’esprit, voire même, de percer l’âme de chacun à travers leurs attitudes, leurs jeux, mais aussi à travers le bruit des pierres qu’ils placent au fur et à mesure sur le goban, qui miroitent leurs états d’âmes et les rapprochent simultanément.

Chaque pion est une marche de plus dans la descente de l’âme. J’ai aimé le go pour ses labyrinthes.
La position d’un pion évolue au fur et à mesure qu’on déplace les autres. Leur relation, de plus en plus complexe, se transforme et ne correspond jamais tout à fait à ce qui fut médité. Le go se moque du calcul, fait affront à l’imagination. Imprévisible comme l’alchimie des nuages, chaque nouvelle formation est une trahison. Jamais de repos, toujours sur le qui-vive, toujours plus vite, vers ce qu’on a de plus habile, de plus libre, mais aussi de plus froid, précis, assassin. Le go est le jeu du mensonge. On encercle l’ennemi de chimères pour cette seule vérité qu’est la mort. – Extrait du livre.

Lorsqu’on sait que le Go est un jeu de vie, de mort, de sacrifice pour la conquête et la liberté, on constate qu’il reflète ainsi par la même occasion la réalité de la lutte de ces deux inconnus au milieu du chaos créé par la guerre. Dans ce sens qu’il se transforme en un petit univers parallèle à leur réalité ; le jeu qui les oppose symbolise aussi l’opposition qui existe entre l’homme et la femme, leur culture et surtout la guerre qui éclate entre leur deux pays. Et le fait que dans le Go les pierres aient toutes la même valeur, rajoute encore plus à l’insignifiance des individus qu’ils sont au milieu de tout cela.

Mais ni le go ni leur rencontre ne sont les sujets exclusifs de leurs récits. Leur texte est plutôt centré sur les horreurs de la guerre et l’amour faux qui, faute de liberté, crée une évasion provisoire dans la recherche des plaisirs du corps.

Dans cette structure, le livre se transforme en un tableau vivant qui capture à travers des sentiments complexes et un regard très intime et réaliste, l’horreur et l’absurdité de la guerre dont la violence qu’elle engendre est le thème principal, je trouve, dans le livre. Certaines scènes sont d’ailleurs très graphiques et sont décrites avec beaucoup de brutalité ; notamment les scènes de tortures et de viols. Je déconseillerais donc fortement le livre pour une trop jeune audience.

En ce qui concerne le style de shan sa, succinct et fluide, sa prose épurée sans mots superflus est très agréable sous les yeux et on a l’impression que chaque mot est choisi avec précision pour lui attribuer toute sa puissance et son impact sur le lecteur.

Enfin, c’est un livre que je conseillerai à tout adulte amateur de go mais aussi d’histoire, car les événements historiques y sont véridiques !

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