Un Essai

Entre Lecture et Solitude

January, 2019

Tu as tout à apprendre, tout ce qui ne s’apprend pas : la solitude, l’indifférence, la patience, le silence. – Georges Perec, Un homme qui dort.

Lorsqu’on lit c’est d’abord une posture. Debout, assis ou allongé, c’est d’abord un corps qui s’installe, qui devient passif, presque inerte, auquel on impose une quasi immobilité pour déployer, étendre, d’autres parties de son être ; autrement dit : son esprit et son âme. Ensuite, au-delà d’une première résistance, patiemment, peu à peu nous lâchons prise, nous nous détachons de la conscience de notre corps -comme on éplucherait une orange, pour que notre esprit en soit délivré, soulagé, indépendant. C’est alors que l’on se retrouve devant soi, en soi, sans voile. On est seul, notre âme mise à nu. Et on s’enfonce dans un néant vierge pour recevoir les paroles du livre que l’on tient entre les mains.

Un silence s’impose tout à coup ; que le livre nous impose. Et l’on se tait pour l’écouter parler, déverser son contenu sur nous, respectant aussi de cette manière son temps de parole.

Déchargés du poids de notre corps, presque en apesanteur, nous pénétrons enfin dans les entrailles d’une machine complexe. Nous sommes happés malgré nous dans une solitude devant laquelle on finit par s’incliner volontairement, délicieusement parfois désespérément.

Cela peut être une solitude positive qui dure quelques minutes, quelques heures et durant laquelle, on vit par procuration. On devient chevalier des temps anciens, on devient cette petite fille qui meurt de froid dans la neige, le philosophe prêchant les bonnes pratiques de la vertu, ou encore quelque créature disgracieuse exclue. On s’attache, on s’emporte, l’empathie nous submerge. Notre identité est une image momentanément brouillée et l’on devient presque un avec le livre.

Des univers insoupçonnés s’ouvrent alors et se découvrent pour créer l’illusion dans un esprit envoûté qui le traduit comme étant une réalité. Des perceptions changent, se distordent. Des murs succombent, des cloches tintent, des ampoules s’allument. Des prétentions s’inclinent, des suffisances cèdent… humblement. Le tout dans un silence fourbe. Les autres se doutant à peine de l’émeute d’émotions qui nous assiègent. Et c’est alors comme si on partageait un secret… un secret avec sa seule personne. Une amitié, une complicité naît et se renforce tout à coup du plaisir de sa propre compagnie. Ainsi sont plantées et arrosées les graines de l’amitié de soi, en soi.

Mais cette solitude peut tout aussi être négative, voire même sournoisement néfaste. Si l’on n’est pas prêt à recevoir le livre, si nous ne pouvons pas

apporter dans sa lecture une tension d’esprit au moins égale à ce qu’on lit, le livre nous détruira comme l’eau le sucre.” (…) “Certains pourront sans doute savourer ce fruit amer sans danger, mais pour les autres… ”.
Comte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror.

Il faudra être de cette trempe capable de peser, de disséquer, de contenir le livre et d’en endurer la lecture avec une constance d’âme, une fermeté de caractère et un coeur éprouvé.

Prudence alors, si l’on est pas encore capable de distinguer proprement sa voix, de décortiquer ses propres pensées, de percer ses propres faiblesses. Prudence, si nous subissons encore la poigne d’une épreuve non encore résolue et que le livre exhume des émotions accablantes. Si nous cherchons à être confortés dans notre utopie, notre inclination pour l’ombre ou notre affliction et désespoir du moment. Ou encore, si nous sommes d’une nature encore impressionnable et que le danger nous fascine de cette manière qu’il est pris à la légère. Prudence alors. Au risque de quoi, le livre peut engouffrer dans une mélancolie morbide, faire délirer dans une allégresse chimérique, altérer les sens d’aucuns et dépouiller d’autres de leur esprit critique.

Il ne serait pas mauvais dans ce cas de prendre le temps d’abord d’être suffisamment ancré en soi, d’avoir suffisamment mis à l’épreuve ses principes, ses valeurs et ses avis fondamentaux.

Enfin, entre ces deux solitudes, il existe une solitude positivement négative. Celle qui dompte l’orgueil, qui extirpe les vanités comme de vulgaires mauvaises herbes et qui enfonce ses crocs profondément dans l’âme pour en extraire le jus délétère qui l’empoisonne.

Ce sont ces livres, d’une intelligence fulgurante, qui nous inculquent des leçons de manière dure mais juste, qui brisent nos barrière risibles, qui liquéfient notre égo imbécile, qui nous détruisent presque pour mieux nous reconstruire.

Lorsqu’on survit à ce genre de livres nous survivons à nous-mêmes. Nous en sortons mieux éduqués, plus lucides, plus forts et plus courageux face à ce qui doit être résolu ou abandonné.

Ce sont ces livres qui, même après les avoir refermés, mis sous clés, immolés, réduits en lambeaux, bannis “vingt mille lieues sous les mers”, continuent de se heurter contre les parois de notre réflexion et de résonner en échos dans notre esprit tourmenté par la vérité. Ce sont des moments où on apprend à grandir.

Un livre est une pièce d’art puissante qui porte en elle des mots qui ont le pouvoir de dénoncer les ruses les plus perfides, de percer le secret des saveurs douces des joies enfantines, d’inspirer, de faire rêver mais aussi de bousculer nos idées les plus préconçues, d’affermir notre intellect, tout comme le ramollir et d’en corroder les plus belles valeurs.

Le dialogue qui s’établit avec le livre dans ces solitudes est une expérience de vie. Un livre est une expérience de vie. Alors, n’arrêtez jamais de lire.

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