Une Nouvelle

Les Voyageurs

April, 2018

Un son désagréable me remet en alerte. Pénétrant la pénombre qui m’entoure, mon esprit enregistre rapidement les dimensions et les formes tapies au fond de la pièce. Une main caresse ma joue et une voix douce, féminine, souffle mon nouveau nom.

– Ali…

Mon esprit saisit que la voix plaintive est familière, intime… ma femme ?

– Ali, bon sang, le réveil !

L’origine de cette sonorité agaçante !

Je me tourne, ou plutôt, le corps de Ali se tourne vers le coupable qui se trouve être, heureusement, un modèle que je connais déjà et appuie sur le bouton.

– On le fait à trois ? fait la voix féminine.

Mon regard se pose malgré moi sur la jambe dénudée sortie des draps.

– Mais non, gros bêta. C’est le premier jour d’école.

Devant mon air d’incompréhension, la femme pousse un râle d’impatience et lève la main.

– Pierre, papier, ciseau ! On le fait à chaque rentrée pour décider de qui conduira les filles le premier jour. Allez !

Incapable de saisir ce qu’on attendait de moi, je continue d’examiner les yeux noirs profonds et pénétrants qui me fixent, impuissant et incapable de les satisfaire. C’est toujours le même problème. Les nouveaux corps forment de bons réceptacles, mais les souvenirs eux demeurent avec leurs propriétaires véritables.

– Oh, et puis laisse tomber. Avec cette tête je préfère ne pas te savoir derrière le volant. Va prendre ta douche, je réveilles les filles.

La logique m’indique que la salle de bain doit se trouver derrière la porte entrouverte sur ma gauche. Mais mon esprit et mon corps n’ayant pas encore eu suffisamment de temps de se raccorder proprement, le déséquilibre me prend et je regarde, insatisfait, les morceaux du réveil éparpillés par terre. Il faudra encore essuyer quelques maladresses avant de m’habituer à cette nouvelle enveloppe.

Le rouge pour l’eau chaude, le bleu pour l’eau froide. Je règle prudemment le mélangeur afin de ne pas abîmer l’épiderme ; je ne fais qu’emprunter ce corps et garder l’enveloppe intacte fait partie des clauses. J’appuie mes deux mains sur le mur carrelé et laisse l’eau couler sur ma nuque, mes épaules, mon dos, dissipant agréablement l’engourdissement qui suit d’habitude les transferts.

Sans prendre la peine de m’essuyer, je passe une main sur la glace embuée. Ce corps possède une vigueur que je n’avais encore jamais expérimenté jusque-là.

Cela contrastait fortement avec les enveloppes usées des aînés que j’ai dû étudier pendant le siècle dernier. Certes, elles avaient contribué à réunir une connaissance inestimable sur cette espèce, mais derrière l’aspect apaisé de ces enveloppes, seule une souffrance physique constante et persistante vous accueille ; et dans de telles conditions, il est difficile d’apprendre lorsque seule la pensée de s’en libérer vous obsède l’esprit.

Mais cette fois-ci, la journée promet d’être très instructive.

– Et un café pour Monsieur ! me lance la femme en déposant le précieux liquide âcre qui fait partie du rituel matinal de cette espèce.

Je prends place entre les deux filles, mes filles, occupées à garnir des carrés bruns de pâte sucrée. L’une d’elle, la plus petite, me scrute intensément.

– Maman, papa est malade ! crie-t-elle subitement.

Une main plonge tout à coup sous la masse de cheveux qui couvrent mon front.

– Hum… fait la femme, tu es brûlant. La dernière fois que t’as été malade on a toutes soufferts de tes jérémiades à la maison.

De la méchanceté ? De l’ironie ? Non, de l’inquiétude dissimulée.

Depuis que je me suis inscrit au programme des transferts, je réussis peu à peu à identifier les vrais sentiments des faux semblants, et malgré ma confusion quant à toutes les contradictions, j’ai appris que cette espèce curieuse ne dit pas toujours ce qu’elle pense.

Les deux filles avouent être d’accord avec leur mère, puis l’une d’elle, la plus âgée, se lève prestement et dépose un baiser sur ma joue. Le contact me surprend ; je ne suis toujours pas habitué à ce genre d’échanges corporels.

– C’est décidé, j’appelle ton bureau pour dire que tu es malade, reprend la femme. Bon, allez tout le monde dehors, dehors… on va encore être en retard !

Après un autre baiser sur la joue et un autre soufflé dans ma direction, la porte claque derrière des mains qui s’agitent, et je suis laissé seul dans la maison. Je demeure quelques minutes à savourer le silence en méditant sur ces premières interactions, puis me lève prudemment en évitant de briser le verre encore fumant sur la table. Il est temps pour moi d’explorer les liens de cette famille.

Mon regard est d’abord attiré par les photos disposées sur le mur d’entrée ; elles paraissaient être de bons sujets pour débuter mon inspection. Je me plonge quelques instants dans les nuances des regards et les différentes courbes que forment leurs sourires, des expressions qui se transforment en grimaces lorsque je tente de les copier devant la glace. Malgré mon imitation parfaite, mes expressions, je le sais, ont l’âme pauvre.

Bien que l’on ait réussi à identifier les émotions de base, les différents seuils sensoriels et les capteurs physiologiques des sens perçus par cette espèce, leurs mécanismes échappent à notre entendement et l’échec est essuyé à chaque tentative d’en construire un modèle cohérent.

Les combinaisons des constructions mentales et de leurs prolongements, infinies, complexes et souvent incompatibles avec leurs réactions physiologiques, continuent à mettre à rude épreuve notre intelligence pourtant indéfectible. Et les connexions qui subsistent entre ces êtres sont d’autant plus complexes que mystérieuses. Une en particulier m’intrigue. Un sentiment dont le secret demeure jusque-là impénétrable, qui semble être aspiré par cette espèce même et dont la conquête semble échapper, toujours… L’amour.

Et c’est bien cela que je suis venu explorer.

Non seulement, la puissance de ce sentiment engendrerait des émotions contradictoires, des réactions irrationnelles, mais elle réussirait même à pénétrer jusqu’à l’impossible pour le transformer en réalité.

Ma main flotte quelques instants au-dessus des étagères puis je me décide pour un vieil album photo. La profondeur des expressions y était plus prononcée et quelques mots étaient inscrits derrière quelques photos ; des promesses d’éternité pour qui il n’appartenait à personne de combler et qu’il était absurde de formuler, encore même de s’y engager. L’inconnu est une constante sûr, de ce fait qu’il est impossible d’affirmer la certitude de ses issues.

Je reprends le chemin de la chambre principale et inspecte soigneusement les coins de la pièce. Un cahier attire tout à coup mon attention. La reliure abîmée attestait de son usage fréquent et je l’ouvre, poussé par une délicieuse curiosité.

Les lignes étaient pour la plupart noircies de ratures tandis que sur d’autres, les mots étaient à peine lisibles, mouillés dans une encre mal séchée. Ou alors, serait-ce… des larmes ?

Avant que j’aie pu en déchiffrer le contenu, une voix derrière moi me surprend.

– Ça fait des heures que j’essaie de te joindre !

Le visage empourpré, la femme se penche sous le lit et se redresse en brandissant triomphalement un objet sous mon nez.

– Aha ! Déchargé ! Allez branche moi ce téléphone et descends manger.

Son regard se pose alors sur ma main et, sans réfléchir, je lâche rapidement le cahier.

Aussitôt, mon front commence à suer à grosse gouttes, ma gorge se perd dans le bafouillement des excuses que j’ai peine à articuler et ma réflexion est assaillie par la conscience douloureuse d’avoir commis une action avilissante.

Cela ressemblait en tout point à… de la honte ?

La femme me lance un regard surpris qui se transforme instantanément en une expression courroucée.

La colère et la tristesse, deux émotions basiques, déferlent sur mon enveloppe et je baisse les yeux en gardant la tête basse.

Au bout d’un moment qui me sembla être une éternité, elle se penche et reprend le cahier en marmonnant quelque chose au sujet d’une nouvelle cachette secrète pour son journal.

Elle prend ensuite la direction des escaliers en me faisant signe de la suivre et, docile, j’obéis.

D’après les données, il est d’usage que les familles se retrouvent le soir autour du dernier repas de la journée. J’imagine que c’était là une exception, et la femme ne tarde pas à m’éclairer.

– Comme tu veux jouer les malades, je t’ai pris de la soupe ! m’annonce-t-elle en dévoilant un bol fumant à côté d’une masse enveloppée dans du papier froissé. Bon et un burger aussi. Allez installe toi, pendant que c’est encore chaud.

Une odeur alléchante se répand.

Mon estomac qui n’avait rien avalé de la journée gargouille, et l’instant d’après, je faisais déjà honneur aux différentes saveurs du repas devant les grands yeux sombres qui me scrutaient.

La joue pressée contre la paume, la femme me demande :

– Comment tu te sens ?

Me rappelant tardivement leur éthique à table, je réponds la bouche encore pleine et la femme se moque de mon air candide. Son rire perlé provoque un éclair presque douloureux, toutefois curieusement agréable, dans ma poitrine.

Je m’essuie la bouche, m’éclaircis la gorge et réponds enfin :

– Comme un esprit fraîchement remis dans un nouveau corps.

Un demi sourire fade étire ses lèvres.

– Je n’aimes pas quand tu tombes malade, dit-elle tout bas.

La tension dans l’air devint tout à coup chargée. Mon corps est pris d’assaut par un violent émoi que j’ai du mal à identifier.

Le visage de la femme s’approche du mien. Nos yeux se croisent et quelque chose au fond de moi me dicta d’agir mais je ne sus comment.

La femme finit par détourner le regard la première.

– Bon je file, dit-elle en saisissant ses clés et son sac, je n’ai qu’une heure de pause et je dois encore passer prendre les robes des filles chez le pressing.

À ce moment-là, je réalise que je ne veux pas qu’elle parte et je lui pose la première question qui me traverse l’esprit.

– L’amour, c’est quoi ?

La femme hausse les sourcils, semble réfléchir quelques minutes puis une étincelle brille aux fond de ses grands yeux intelligents.

– L’amour c’est être en mesure de se soucier des autres, de se sacrifier pour eux encore et encore de toutes les manières possibles, chaque jour.

De nouveau, elle semble attendre de moi une action ou une réaction que je ne sus combler. Un profond soupir s’échappe de ses lèvres. Lassitude et déception se relaient dans sa voix.

– David Foster Wallace… c’est ce que tu m’as répondu quand je t’ai posé la question le premier jour de notre rencontre. Oublié, aussi ? Aussi ?

Un nouveau silence, cette fois plus pesant, s’abat sur la pièce.

Quelque chose à l’intérieur de ma poitrine se serre au point que mon coeur en supportait à peine la pression.

– Mais si je devais aujourd’hui expliquer ce qu’est l’amour, reprend-elle, eh bien, je dirais que c’est ce qui permet à nos deux filles de dormir le soir tout en sachant qu’elles sont en sécurité.

– Et pour toi ?

La question avait fusé trop vite ; je voulais savoir.

– Quelle drôle de question, répond-elle en s’affairant à ramasser les restes de mon repas. (elle arrête son geste puis sa réponse est enfin formulée). Pour moi aussi.

Je vois l’effort évident qu’elle fait pour contenir ses émotions. Un sourire crispé, qui me rappelle ma propre imitation devant la glace, se dessine alors sur ses lèvres ; un sourire trop forcé, sans âme. Il ne fait pas de doute, cette femme est blessée.

– Tu es bien étrange aujourd’hui, dit-elle. Tu es sûr de pouvoir tenir le fort jusqu’à mon retour ?

Je hoche la tête et la porte se referme enfin. De nouveau seul, je demeure quelques instants assis, à méditer sur mes toutes premières émotions.

Trois heures plus tard, un tapage dans les escaliers m’alerte. Les filles étaient de retour, et en trombe.

– Non, c’est mon tour ! Rends-moi la télécommande !

– Non, tu accapares toujours la télé pendant des heures. Tes dessins animés sont interminables !

– Les filles calmez-vous un peu. Tu peux gérer ça, s’il te plaît ? me supplie la femme avant de se diriger vers la cuisine, les bras chargés de sacs.

La dynamique hostile qui s’installe sinueusement entre les deux sœurs m’intrigue.

– C’est mon tour, répète la petite.

– Eh bien, tant pis pour toi. Je suis plus âgée et la nature me donne le droit de faire ce que je veux.

Sur quoi la petite frappe du pied et commence à pleurer bruyamment.

La colère dans les yeux des deux filles me choque.

– Vous ne vous aimez pas ? je demande.

– Bien sûr que si, c’est juste une dispute, réplique la plus âgée en haussant les épaules. Tiens, arrête de pleurer. Je te la laisse, de toute façon j’ai plein de devoirs à faire…

De la gentillesse déguisée ?

Sa réaction imprévisible me laisse pantois. Confus, je me demande comment cette espèce peut contenir des émotions contradictoires et demeurer cohérente. Une petite main potelée tire sur ma manche.

– Papa, j’ai faim, réclame la petite.

Pris au dépourvu, je cherche des yeux de quoi satisfaire sa faim. Ma mine bien déconfite ne lui échappe pas et elle me propose :

– Comme tu es malade je vais préparer mon goûter moi-même, mais j’ai toujours cinq ans, alors c’est toi qui coupera les croûtes. (sa voix prend vivement des airs suraigus et je devine une imitation d’une des recommandations de sa mère). Un couteau c’est dangereux pour une fille de cinq ans !

Travaillant en tandem, la petite étale d’abord la fameuse pâte sucrée sur les carrés bruns et m’indique ensuite les lignes à couper, que je suis scrupuleusement. Pendant ce temps-là, à mon insu, les croûtes disparaissaient à mesure que j’opérais.

– Papa regarde, je ressemble à un extra-terrestre !

La petite avait enfourné les restes de son goûter dans ses oreilles, ses narines et sa bouche et me regardait la bouche béante.

Un soubresaut incontrôlable me prend soudain et une succession de sons graves percent l’air.

– Haha ! Papa tu ris trop bizarrement !

Une énergie nouvelle affluait avec force dans mon torse vibrant, si puissante que je ne pouvais que me soumettre au besoin impératif de l’évacuer. Je m’essuie les yeux larmoyants et note cette nouvelle contradiction : les larmes ne sont pas toujours liées à de la peine.

Je décide qu’il est de mon devoir de rectifier l’erreur de ma supposée fille.

– Pour ton information les extraterrestres ne ressemblent pas à ça.

La petite ouvre de grands yeux qui rappellent ceux de sa mère et ébauche une grimace.

– Ah bon ? Et ça ressemble à quoi un extra-terrestre ?

Je fais passer tous les mots que je connais dans cette langue et qui sont, tant soit peu, susceptibles de se rapprocher au mieux d’une description fidèle. Tous, des candidats bien maigres… Comment le dire dans ce cas ?

La petite s’impatiente, mettant ma concentration à rude épreuve.

– Ce sont de petits bonhommes verts avec des antennes, intervient la mère derrière moi.

La petite et moi échangeons un regard incrédule et secouons la tête.

– Mais maman, tout le monde sait que c’est des sté-to-type.

Stéréotypes, corrige la femme. Le dîner sera prêt dans une heure ne vous goinfrez pas trop de sucre vous deux.

À table, j’observe de nouveau la même dynamique reprendre entre les deux sœurs. Tantôt hostiles l’une envers l’autre, les deux filles se disputaient au point d’en venir presque aux mains, tantôt l’indulgence de l’aînée reprenait le dessus et leur complicité revenait douce, tendre et bienveillante. Rivalité et complicité se relayaient au point que j’en vins même à croire qu’à chaque dispute leur lien sororal n’en devenait que plus solide et promettait une alliance soudée, destinée à survivre à l’épreuve du temps.

À la fin du repas, je suis chargé de ranger la table, que je fais si lentement de peur de briser quelque chose que la femme m’envoie mettre la cadette au lit. La petite s’installe dans un lit adapté à sa taille puis, les pommettes rosies de plaisir, elle dépose un livre sur mes genoux.

Lire une histoire pour un enfant était un art que je ne maitrisais pas encore et l’idée d’être découvert me dicta d’opter pour la prudence.

– Et si je te racontais une histoire qu’on ne trouve pas dans les livres ? je propose.

– L’histoire des extra-terrestres ? demande-t-elle à brûle pourpoint.

Je hoche la tête en me demandant si tous les enfants de cette espèce avaient l’esprit aussi vif. La petite s’installe plus confortablement sous ses couvertures et se pousse en m’indiquant de m’allonger à côté d’elle.

Je m’exécute, prend une grande inspiration, et sens mon regard se faire lointain au souvenir de mes origines.

– Loin, loin, très loin vivaient des êtres, différents des humains, différents de toutes les autres espèces. Ces êtres, curieux et avides de connaissance de par leur nature, parcouraient l’univers dans le seul et unique but de compléter leur érudition.

– Tout le monde sait que les extraterrestres sont très intelligents ! m’interrompt la petite.

– Oui, ce sont des détenteurs d’un savoir immense.

– Mais ils devaient se sentir très seuls là-haut, non ?

Je note encore une fois l’intelligence précoce de la petite et continue mon récit.

– Ces êtres-

– Les extra-terrestres ?

– Oui…

La petite dut sentir mon aversion pour ce terme primitif, car après une brève réflexion elle me suggère :

– On pourrait les appeler… “les voyageurs” ?

Je juge le compromis bon et reprend à mon tour :

– Les voyageurs n’éprouvaient aucun désir. En vérité, ils étaient dépourvus de corps sans jamais se douter de l’existence d’une quelconque sensation. Seulement, une fois, la rumeur circula au sujet de quelques bipèdes qui ne sortaient jamais de leur planète, mais qui détenaient l’étrange pouvoir d’une enveloppe qui leur permettaient de se mouvoir et de se connecter à leurs semblables de la manière la plus étrange. L’idée paraissait difficile à concevoir, d’autant plus que personne n’était jamais parvenu à prouver la véracité de ces faits. Mus par leur curiosité naturelle, les voyageurs décidèrent alors de tenter le voyage que personne n’avait jamais réussi à accomplir ; tous ceux qui l’entamaient mouraient sur le chemin interminable, sans jamais avoir atteint leur destination.

– Sauf les voyageurs ! répliqua la petite.

Je retiens la vibration dans mon torse, mais une partie s’échappe et s’inscrit sur mes lèvres qui s’étirent malgré moi.

– Les voyageurs étaient dotés d’une longévité extraordinaire mais celle-ci, bien qu’elle leur donnait un avantage incontestable, ne suffisait pas. La distance à parcourir demeurait un défi de taille. Alors, une étude sérieuse, périlleuse et courageuse fut entreprise, et la réponse fut enfin apportée au fil de multiples sacrifices. Le périple avait duré un millénaire entier avant que le premier groupe ne parvienne enfin à atteindre la dite planète.

La petite pousse une longue exclamation.

– Tout ça pour venir nous rendre visite !

J’acquiesce.

– Mais comment ils ont réussi ? insiste-t-elle, ne me laissant pas le loisir de dissimuler une quelconque information.

– Ils avaient réussi à atteindre la terre en empruntant de nouvelles enveloppes à chacune de leur escale ; celles des occupants des planètes voisines jusqu’à leur destination finale.

La petite demeure un instant silencieuse, comme si elle évaluait l’étendue de l’information, puis me demande :

– Est-ce qu’ils ont fait la même chose pour les humains ?

J’acquiesce de nouveau, remettant en cause mon jugement ; révéler ces éléments sensibles n’était peut être pas des plus judicieux.

– Les voyageurs volent les corps des gens ? interroge-t-elle les yeux ronds.

– Empruntent, réctifie-je rapidement.

– Pour combien de temps ?

– 24 heures.

La fille fait défiler le nombre sur ses doigts, puis laisse échapper un hoquet.

– Les extraterrestres sont des voleurs de corps d’un jour !!

Un roulement de tonnerre éclate à ce moment-là avec un épouvantable fracas. Et l’instant d’après, le visage de ma supposée femme apparaît dans l’entrebâillement de la porte. L’expression réservée, elle semble hésiter à faire part d’une requête muette.

– Maman a toujours peur de l’orage, me souffle la petite en connivence.

– Mais pas du tout ! s’indigne sa mère. Je venais juste voir si tout allait bien ici…

Elle s’attarde néanmoins sur le seuil de la porte et me jette un regard timide que mon cœur prend immédiatement d’affection.

– C’est bon maman, tu peux rester avec nous, pouffe la petite.

– Bon alors juste un peu, tu as école demain… consent cette dernière en s’installant au bord du lit.

– Vas-y papa, continue. Pourquoi les voyageurs volent… -empruntent (réctifie la petite d’emblée) les corps des humains ? Papa me racontait l’histoire des extra-terrestres, explique-t-elle dans un aparté rapide.

– Un bout d’Histoire interstellaire, dis-je.

– Oh, ça a l’air passionnant !

La petite met un doigt sur sa bouche pour indiquer le silence et me fait signe de continuer. J’obtempère malgré moi.

– Il s’agissait d’abord de rassembler les preuves de l’existence des humains puis de les ramener sur la planète d’origine des voyageurs pour les étudier. À leur retour, les survivants faisaient le récit de leur voyage, munis d’évidences tangibles et irréfutables. Cette révélation avait immédiatement créé un contraste profond et la vie des voyageurs s’en trouva bouleversée. Ils devaient impérativement retourner sur terre et en savoir davantage sur cette espèce curieuse.

– “C’est ennuyeux une vie parfaite”, récite la petite d’une voix aiguë. Hein, maman ? C’est maman qui dit ça à chaque fois que vous vous disputez… me chuchote-t-elle un peu trop fort à l’oreille.

Des disputes ? C’est donc cela.

Ce à quoi, la femme exprime sa désapprobation et indique qu’il était temps pour sa fille d’aller se coucher.

La petite insiste pour poser une dernière question qu’on finit par lui accorder.

– Qu’est ce qui arrive aux personnes auxquelles on a volé- emprunté les corps ?

Les propriétaires demeurent dans un sommeil profond jusqu’au lendemain, ensuite le voyageur est assigné à une nouvelle enveloppe. La petite étouffe plusieurs bâillements puis sa tête finit par rouler sur mon épaule.

Une chaleur irradie à ce moment là dans ma poitrine et l’envie me prend de caresser son visage délicat déformé d’une irrésistible moue. Ce petit être paraissait si vulnérable que je n’aurais pas hésité une seconde à le protéger, quitte à y laisser la vie.

Cette pensée me surprend et je sens mes lèvres s’étirer dans un sourire qui m’emplit d’une sensation de quiétude pure. Un sourire sincère… enfin. La femme me fait signe de ne pas faire de bruit et m’indique la porte. Nous nous glissons hors du petit lit pour nous retrouver dans celui, plus grand, de la chambre principale, puis nous échangeons un vague “bonne nuit” avant d’éteindre les lumières.

Un éclat d’orage plus tard, quelque chose glisse sous la couette. Je la sens tâtonner dans le noir, elle semble chercher maladroitement ma main. Mon cœur bondit à son contact et je serre à mon tour la douce main, mu par une soudaine envie de la rassurer.

La femme se serre plus fort contre moi.

Mon corps transporté par sa propre volonté lui rend son étreinte, et c’est comme si ce dernier faisait la promesse silencieuse de ne plus jamais lâcher prise.

Malgré tout, je sais que c’est bientôt l’heure.

Un mélange d’aversion et d’appréhension me saisit à l’idée de devoir quitter cette famille et je me force à fermer les yeux. Doucement, l’équilibre se rétablit. Mon enveloppe aspire à son possesseur véritable et mon esprit est de nouveau éveillé à sa nouvelle mission.

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