Une Nouvelle

Toi, Moi et Elle

November, 2017

Chapitre 1

Elle aimait la vie, et son rire en était la preuve parfaite. Il défiait les structures ordonnées de la physique et voyageait à travers l’étendue des distances en déjouant les contraintes du présent paralysé dans un instant à la fois. Il m’arrivait de capter l’écho de ses notes d’une brutalité à la fois amusante et effrayante, et de les entendre résonner encore très fort même après que l’on se soit quittées plusieurs heures après.

Puis, doucement, les rires ont cessé et les choses ont commencé à changer. Je ne l’avais pas tout de suite remarqué… puis dès que j’ai commencé à faire plus attention, j’ai vu.

Lorsque nous longions les rues à pied, elle se serrait étroitement contre le mur comme si la hauteur dérisoire du trottoir menaçait de l’engloutir au moindre faux pas. Son souffle se suspendait parfois de manière subite avant de répondre machinalement à la requête de ses poumons, trop longtemps privés d’air. Son regard s’attardait quelquefois sur les dalles devant chez elle, et sa main se cramponnait alors fortement et de manière soudaine à mon bras, tandis qu’elle semblait chercher désespérément à faire parvenir ses mots au travers d’une voix muette qui pendait, inutile, sur ses lèvres entrouvertes.

Et puis enfin je les ai vues, ces tâches pourpres parsemées sur sa peau satinée, et j’ai eu la certitude que quelque chose de terrible se produisait… ou plutôt se reproduisait.

– Elle est de retour, n’est-ce pas ? demandai-je.

Elle hocha silencieusement la tête avant de refermer la porte derrière elle.

– Elle est de retour… me répétais-je intérieurement en serrant les dents.

Ainsi les exploits morbides qu’elle avait laissés derrière elle il y a à peine quelque mois ne lui avait pas suffi. Il avait fallu qu’elle réapparaisse en s’obstinant, regorgeant d’arrogance après tout ce temps, à croire qu’elle lui appartenait, qu’il lui revenait de droit de la posséder, mais surtout de la détruire.

Chapitre 2

– Tu n’es pas obligée de vivre avec elle tu sais, dis-je dans une tentative de briser les chaînes du silence qui liaient ses lèvres, tout son corps.

Elle leva les yeux de son livre et un pauvre sourire plissa ses yeux cernés.

– Tu sais bien que si, me répondit-elle.

Je me rendis compte de ma stupide suggestion et laissai échapper un soupir. Bien sûr qu’elle est obligée. Elle n’a nulle part où aller. Elle est sa prisonnière.

– Qu’est-ce que tu comptes faire ?

Pour toute réponse, elle baissa les yeux et s’attarda un moment sur son livre resté ouvert sur la même page depuis une bonne heure.

– Comme à chaque fois que ça recommence, me dit-elle en haussant les épaules. Une vie pour le public, une autre pour le soir.

Nous restâmes silencieuses un instant avant que ma mère n’interrompe nos sombres ruminations en glissant sa crinière rousse à travers l’entrebâillement de la porte de ma chambre.

– C’est l’heure du dîner les filles ! annonça-t-elle, joyeuse.

– Merci… mais il faut que je rentre.

– Tu es sûre ? J’ai fait votre plat préféré, des lasagnes végétariennes, insiste ma mère en lui adressant un clin d’œil.

– Il faut vraiment que j’y aille, répondit-elle en fuyant son regard. Elle traversait déjà la pièce, et je l’entendis dévaler les escaliers et se diriger avec hâte vers la porte d’entrée comme si c’était là une échappatoire. Seulement, elle la menait vers la mauvaise direction. Sa maison.

– Est-ce que tout va bien ? me demande ma mère.

– Je ne suis pas sûre, répondis-je en toute honnêteté.

Réussira-t-elle à l’affronter cette fois ?

Chapitre 3

Je m’étire avec paresse en traversant nonchalamment le salon.

– Tu es sûre que tu ne veux pas nous accompagner au lac ce week-end ? Ton père et moi avons trouvé le chalet idéal.

Je me verse un café brûlant puis saisis mon téléphone et tape : « Ne reste pas seule avec elle. Viens chez moi. »

Je souris à ma mère. Sa bouche adoptait toujours la même moue enfantine lorsqu’elle essayait de me convaincre. Je secoue la tête. Non, je reste ici.

Un bip plus tard, je reçois sa réponse : « Elle ne me laissera pas sortir. Peut-être demain… »

Je dois rester. Je ne peux pas la laisser l’affronter encore toute seule. Je ne le supporte plus. Même si je sais que malgré toute ma bonne volonté, malgré toute ma rage, il n’est pas en mon pouvoir de la sauver.

Je continue à agiter la main en écho à celle que ma mère fait pendre par la fenêtre de son siège, jusqu’à ce que les contours de notre voiture disparaissent à l’horizon.

Je me dirige ensuite vers les pavés voisins. Devant la porte, j’hésite une demi seconde puis appuie sur le bouton. Une voix bourdonnante me répond à travers l’interphone.

– Est-ce qu’elle est là ? je demande.

La porte vibre en réponse à ma question, je la pousse et m’introduis à l’intérieur.

Allongée sur son lit, les écouteurs plaqués contre ses oreilles. Les notes sourdes de la musique tournée à fond me parviennent. Je sais qu’elle tente de masquer sa présence. Je ne la vois pas, mais je sais qu’elle est là, planquée dans l’ombre comme une lâche, sournoise et perfide.

Doucement, je lui ôte ses écouteurs et caresse ses cheveux. Les stries de ses larmes creusent ses joues. Elle a passé toute la nuit à se battre contre elle. Une bataille qu’elle a visiblement perdue. Mais la guerre reste encore à gagner.

– Je suis là, lui murmurai-je d’une voix que j’espérais lui parvenir chaude et rassurante.

Au son de ma voix, ses paupières se soulèvent lourdement et me regardent.

– Elle ne me laissera jamais. Je ne serais jamais libre.

– Si, je lui réponds. (Je cherche sa main et la serre très fort entre les miennes). À nous deux nous serons plus fortes qu’elle.

– Elle est partout. Elle est partout, dit-elle en secouant la tête. Elle ne me laissera jamais.

Sa voix rauque se brise en sanglots.

Je note les meurtrissures sur ses poignées, des sillons frais.

– Je reste ce soir, lui dis-je.

– Non, tu ne peux pas. Elle… elle est incontrôlable. Elle… elle est dangereuse. Tu ne peux pas rester.

– Je reste.

– Je t’en prie, non.

– Je reste.

Ma voix ferme l’emporte sur tous les arguments qu’elle m’avance et enfin, à contrecœur, elle cède à ma requête.

– Qu’est-ce qu’il y a la télé ce soir ?

Elle hausse les épaules et je saisis la télécommande. Le bruit de l’émission couvre le silence fallacieux qui pèse.

Nous guettons toutes les deux la tombée de la nuit. Elle sera bientôt là. Je la sens déjà roder autour d’elle, convoitant tout ce qu’elle a de beau et d’heureux. Ses rêves, sa vie.

Sois positive, lui avait-on dit. C’est juste une phase, n’a-t-on cessé de lui répéter à chaque fois qu’elle revenait. Mais jamais je ne lui dirais ce genre de choses.

Je sais que ce n’est pas une phase, mais une guerre. Une guerre sanguinaire qu’elle tente désespérément de gagner chaque soir.

Le dernier rayon de soleil meurt enfin et je sens ses muscles se crisper.

– Elle est là, me souffle-t-elle.

Je sens son angoisse monter et sa peur construire des murailles fragiles. Ses doigts remontent soudain vers sa gorge, et le cri qu’elle tente d’étouffer explose enfin contre les murs de sa chambre. Il transporte toute sa haine contre elle.

Chapitre 4

Je me souviens de nous enfants. Nous étions curieuses et inséparables. Le monde nous effrayait et nous fascinait à la fois. Nous passions des heures à déambuler les voies d’une imagination qui ne connaissait que la frontière de notre esprit farouche et nous croisions les détours de notre jeunesse, insouciantes et heureuses, en nourrissant des projets profondément ancrés dans nos cœurs passionnés d’aventures.

– Tout va bien, je suis avec toi, lui dis-je.

Je tends le bras vers elle, mais elle évite mon contact et rampe jusqu’au coin de sa chambre en claquant des dents.

– Dis-lui de s’en aller !

Je m’approche autant que possible et m’installe en face d’elle en croisant les jambes en tailleur.

– Elle ne peut rien contre toi, dis-je avec douceur. Elle n’a de pouvoir sur toi que ce que tu lui…

Ses mains se plaquent soudain contre ses oreilles. Elle ne m’écoute déjà plus. Il n’y a plus que sa voix qui subsiste dans le néant illusoire qu’elle crée autour d’elle. Elle l’isole de ceux qu’elle aime et qu’elle chérit, elle la veut pour elle. Égoïste.

Son souffle s’accélère, des gémissements douloureux assiègent sa gorge. Je suis là sans vraiment l’être. Je ne suis d’aucune aide. Je suis inutile.

Un objet luit tout à coup dans le noir. Avant même d’avoir pris le temps de célébrer sa victoire contre son esprit, elle cible sa chair et sort déjà son instrument de torture.

Quelques giclées de sang éclaboussent ma joue. Je me jette rapidement sur elle et éloigne la lame de ses mains, mais elle continue à s’y accrocher comme à sa vie malgré son dessein mortel.

Nous sommes trois à nous battre maintenant. Mais le combat n’est pas équitable. Aucune de nous ne l’emporte et à mon réveil mes narines sont envahies d’une odeur forte d’antiseptique. Je tourne la tête sur le côté. Elle est là aussi, le corps allongé contre des coussins moelleux. Ses yeux sont chargés d’une tristesse qui me serre le cœur.

– Je suis désolée, me dit-elle.

Je baisse les yeux sur mes mains. Elles sont enveloppées dans un tissu blanc maculé d’une légère tache rouge. Je pose les yeux sur ses poignées à elle. Ils ont eu droit au même traitement.

– Nos blessures de guerre, dis-je dans un sourire complice.

Ma plaisanterie, qui n’en était pourtant pas une, n’est pas appréciée.

– Je ne suis pas faite pour vivre, je suis trop endommagée.

Je me lève et m’assieds à son chevet.

– Tu es vivante et tu es vraie, dis-je en plongeant les yeux dans les siens.

– Elle… est trop forte.

– Deviens plus forte.

– Elle… est trop puissante.

– Deviens plus puissante.

– Elle… je la hais.

– Alors, hais-la. Mais ne cède pas. Elle continuera à gagner de temps à autre. N’abandonne pas pour autant. Ne lâche pas… continue à te battre.

– Je suis épuisée…

– Alors, repose-toi, puis reprend le combat.

– Tu ne comprends pas.

Devant mon air pantois, elle tente de m’expliquer avec des mots simples qui ne promettent pas la logique.

– Elle n’est pas mon ennemie, elle n’est pas non plus mon amie. Elle est moi et je suis elle. Si je gagne, je ne vis qu’à moitié, si je perds je ne vis pas du tout. Dans les deux cas, je ne suis pas entièrement moi.

Je baisse les yeux, songeuse.

– Alors nous apprendrons à vivre… à trois.

Elle me regarde et cherche une quelconque ironie dans mes yeux.

– à trois, je répète. Toi, moi et elle.

Je me penche sur elle. Pour la première fois depuis longtemps, l’esquisse d’un espoir frais refait surface.

– Parle-moi d’elle, je demande, d’une curiosité sincère.

Et attentionnée, je l’écoute. Elle, ne fait pas les choses par méchanceté. Elle est ce qu’elle est. Elle étend ses ténèbres parce qu’elle n’est que ténèbres. Généreuse, elle l’enveloppe dans son étreinte funeste et lui offre sa compagnie macabre. Mais…

– pourquoi est-elle là ? je demande.

Comment l’ombre peut-elle s’accrocher à la lumière ? Son rire et son angoisse s’abreuver d’une même source ?

Elle hausse ses épaules.

– Nous sommes bien une âme vivant dans un cadavre, me répondit-elle. J’ai trop considéré les choses de la vie comme étant noires ou blanches que j’ai du mal à la comprendre.

– Te voir heureuse me manque, fut la seule chose qu’il m’importait de dire et qui avait du sens pour moi à cet instant.

– Parfois, je le suis. Les autres fois… je survis à elle… à moi-même.

– Tu ne seras plus seule avec elle.

Je réalise l’absurdité de ma promesse.

– Est-ce que c’est comme être sur un fauteuil roulant ou être aveugle ? Comme quelque chose qu’il est mieux d’apprendre à faire la paix avec, et d’accepter qu’il y a des jours faciles et d’autres, plus difficiles ?

Elle éclate de rire à mon raisonnement simpliste et je sens que par indulgence plus que par impatience, elle me dit :

– Nous pouvons commencer par le voir comme cela, toi, moi et elle.

– Toi, moi et elle, répondis-je en écho.

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