Une Nouvelle

Le Train

April, 2019

Le garçon se tint droit sur les quais, sa valise usée, légère à la main. Il vérifia pour la troisième fois son ticket : le numéro de sa voiture, son compartiment et son siège.

Le temps était gris, maussade.

Mise à part le contrôleur qui lui aussi guettait l’arrivée du train, personne d’autre ne semblait attendre sur les quais.

Le sifflement de la locomotive se fit enfin entendre, et une volute de fumée témoignait de son approche rapide.

Le garçon serra son ticket plus fort entre ses doigts ; il ne voulait pas voir ce dernier emporté par le courant du véhicule. Il attendit le signal du contrôleur qui donna un coup de sifflet et agita la main en direction des portes, puis il monta les marches de sa voiture.

Un seul autre passager partageait son compartiment ; un vieil homme assis au fond de sa banquette qui le salua d’un signe de tête accompagné d’un large sourire. Le garçon lui rendit son salut et vérifia une dernière fois le numéro de son siège : la banquette d’en face, à l’extrémité opposée au vieil homme. Dès qu’il ait mis sa valise sous la banquette et pris place, le ronflement du train reprit ; et après un dernier coup de sifflet, on l’entendit s’ébranler et reprendre sa course dans une montagne de fumée.

Le garçon tenta de deviner les profils vagues qui se dessinaient à travers la fenêtre ; le paysage demeurait dans une brume épaisse, comme avant l’aube, mais l’aube était comme retardée…

Il finit par abandonner et se cala plus confortablement sur son siège. Le vieil homme l’observait toujours, ce qui le mit presque mal à l’aise. Il prit le vieux journal qui trainait à côté de lui. Ce denier datait du jour même. La première page annonçait un fait divers : un cycliste malchanceux roulant dans un sens et une voiture roulant dans l’autre. Le titre disait : “ ACCIDENT SUR LE CHEMIN DE L’ECOLE ”.

Le vieil homme se racla la gorge. Le garçon l’ignora et garda les yeux rivés sur sa page.

L’accident aurait eu lieu au moment où le cycliste traversait la route sur un passage destiné aux vélos, mais il n’aurait pas vu que le feu était vert pour les automobilistes.

Le vieil homme toussota encore une fois avec insistance, et le garçon dut se faire violence pour ne pas croiser son regard. Il n’avait aucune envie d’engager une discussion avec un inconnu qui ne cherchait probablement qu’à chasser l’ennui du voyage.

Un cliquetis répété brisa le silence et il accueillit ce son avec soulagement. Le chariot de collation circulait dans le couloir.

–– Salut vieille peau ! lança le serveur en glissant sa tête à travers la porte coulissante.

–– Salut Lekki, répondit le vieil homme, non offusqué par le surnom.

–– Comme d’habitude ?

–– Je t’en prie.

Le serveur redressa la table entre les banquettes et lui servit un café chaud accompagné d’un sac de friandises. Le garçon sentit un regard se poser sur lui et il fit mine de se concentrer sur les autres pages de son journal.

– C’est le grand jour on dirait, renchérit le serveur.

Le vieil homme acquiesça.

– Sacré temps pour ce genre d’affaire, quand même !

– Puisqu’il le faut.

Le garçon écoutait distraitement la conversation, doucement la curiosité prenait le dessus. Ainsi, l’homme était un habitué du train ?
Il épia du coin de l’oeil les deux hommes. Le vieil homme le remarqua et lui adressa un clin d’oeil qui rafraîchit aussitôt son intérêt pour la page des sports.

– Pareil pour le jeune Monsieur, j’imagine ? lança le serveur en déposant devant lui, sans l’avoir sollicité, un paquet d’amandes caramélisées.

– Non ! intervint subitement le vieil homme, les faisant presque tous les deux sursauter. Le garçon est toujours allergique aux amandes.

– Comment savez-vous que je suis allergique ? interrogea le garçon, les yeux ronds.

Et comment ça, toujours ?

Il regrettait déjà sa question et craignit de n’avoir donné une raison d’engager la conversation. Le vieil homme s’enhardit inévitablement et prit la liberté de s’assoir en face de lui. Il posa son paquet de friandises sur la table et l’ouvrit. Il mit les amandes caramélisées de côté et étala une poignée de bonbons bleus qu’il déballait un à un, au fur et à mesure qu’ils disparaissaient dans sa bouche.

– Vas-y, l’encouragea le vieil homme la bouche décolorée, tu n’y a encore jamais goûté mais tu vas adorer ! Ça va même devenir tes friandises préférées !

Le vieil homme avait une étrange façon de parler. Il est vrai que, dépassé un certain âge, on perd un peu la boule…

– Non, merci, répondit poliment le garçon.

– Gardes-en un dans ta poche au moins, pour plus tard, insista le vieil homme en poussant un bonbon vers lui.

Le garçon obtempéra et replongea dans sa lecture pour signaler qu’il ne souhaitait plus être dérangé.

Nullement perturbé, le vieil homme continua de croquer ses bonbons en face de lui.

– Alors petit, que viens–tu faire ici ?

– Que voulez-vous dire, ici ?

– Le train ! Qu’est-ce qui t’amène dans le train ?

– Mais rien, le train est un moyen de transport pas ma destination.

– Malin, fit le vieil homme en hochant plusieurs fois la tête.

Il rangea ce qui restait de ses friandises dans la poche de sa veste décousue par endroits, et demanda de nouveau :

– Et alors, ta destination ?

Le garçon se résolut enfin à abandonner son journal.

– C’est le terminus.

– Le terminus, hein ? Et le nom de ce terminus ?

Le garçon fronça les sourcils. Il connaissait la réponse bien sûr, mais c’était comme s’il avait momentanément oublié. Il ressortit son ticket, au même instant, le contrôleur fit glisser la porte du compartiment, ajusta sa sacoche, prit un air digne et réclama :

– Tickets, s’il vous plaît ?

Avant que le garçon ait pu vérifié une dernière fois le nom de sa station, le contrôleur lui prit le ticket des mains, en déchira la moitié qu’il garda dans sa sacoche et poinçonna l’autre avec sa pince.
Le garçon dépité devant ce qui restait de son ticket, tenta néanmoins de ne pas laisser paraître son trouble. Maintenant, il fallait compter sur sa mémoire pour se rappeler son arrêt.

Le vieil homme ébaucha un sourire satisfait comme s’il avait lu dans ses pensées.
Décidément, il le mettait mal à l’aise.

– Alors, ce dos ? demanda le vieil homme en tendant son ticket.

– Couci-couça, répondit le contrôleur avec une grimace.

Il fit un bref signe de tête vers le garçon.

– Bonne chance !

– Merci, fit le vieil homme en rangeant soigneusement son ticket.

Celui-ci évoquait un bout de carnet usé, bon à jeter, plutôt qu’à un ticket. Il était imprimé de traces de plis profondes, comme à force de l’avoir plié et déplié. À en juger par son état, il avait dû servir de ticket un bon nombre de fois !

Le garçon profita de cette interruption pour s’excuser et sortit du compartiment. Marcher lui fera du bien.

Les différents compartiments étaient reliés par un unique couloir latéral. Lorsqu’il mit le pied dans le couloir il réalisa que le sol était légèrement incliné ; comme si le train était constamment dans un virage.

Il lança un regard vers l’extérieur et soupira. La brume était toujours aussi épaisse.

Il longea le couloir et traversa la porte menant à la voiture suivante. Les compartiments semblaient plus animés ; il entendait les gens plaisanter et converser entre eux avec enthousiasme.

Deux garçons surgirent du bout du couloir en riant à pleins poumons. Il se faufilèrent dans un compartiment vide et se glissèrent sous une banquette chacun.

– Chut… indiquèrent-ils au garçon, en mettant simultanément un doigt sur leur bouche.

Une seconde plus tard, une femme à l’expression tourmentée apparut à son tour.

– Les enfants où êtes-vous ? supplia-t-elle. Ça suffit maintenant, ou alors je me fâche.

Les enfants ne gloussèrent que de plus belle.

– Ah, vous voilà donc ! fit-elle en se penchant sous les banquettes. Allons, allons sortez de là, vous allez abîmer vos culottes du dimanche !

Le trio semblait sortir droit des années 40s. Les deux garçons qui devaient être des jumeaux, étaient habillés de shorts gris bouffants rehaussés par des chaussettes hautes, tandis que la dame arborait une coiffure compliquée que l’on ne voyait plus nulle part.

Et puis, on n’était pas dimanche.

La dame poussa les garçons devant elle et s’inclina pour épousseter leur shorts.

– Bonté divine ! Que ne vous ai-je enseigné les bonnes manières… Venez donc, les temps ne sont pas favorables pour les jeux, fit-elle en se relevant.

– C’est à cause de lui ? demanda l’un des jumeaux en pointant le garçon du doigt.

Pour la première fois, la dame sembla remarquer sa présence. Son visage prit soudain une expression anxieuse.

– Taisez-vous maintenant, réprimanda-t-elle en attrapant les jumeaux par la main. Votre pauvre mère se fait du souci pour vous, allons suivez-moi.

Et elle disparut en trainant derrière elle sa longue jupe en laine.

Laissé seul, le garçon haussa les épaules et continua d’avancer dans le couloir en traversant voiture après voiture. Il ne tarda pas à réaliser que les voyageurs qu’ils croisaient dans les autres compartiments étaient tous aussi bizarres que décalés. Non, seulement ils étaient accoutrés dans des costumes farfelus, excentriques et surtout peu ordinaires, mais leur comportement était tout aussi suspect. Ils cessaient toute conversation à son passage, le dévisageaient étrangement, et les discussions se transformaient aussitôt en messes basses.

Déconcerté, le garçon eut vite bientôt fait de traverser le train jusqu’à sa queue. Arrivé à la dernière voiture, il colla son nez contre la vitre et poussa un profond soupir. La brume avait fini par se condenser et promettait une lourde averse.

Un grognement le surprit tout à coup et il tourna la tête. Au beau milieu du couloir se dressait un chien féroce, les oreilles aux aguets et les canines découvertes.

Il prit peur et l’animosité des lieux le frappa alors brutalement. Il eut le sentiment désagréable que personne ne voulait de lui dans ce train.

Alors qu’il établissait mentalement un moyen d’échapper à l’animal, son propriétaire apparut. Un grand homme au visage imberbe et tanné, habillé à la manière d’un gendarme sorti droit de la seconde guerre mondiale.

– Tout doux mon grand, murmura-t-il à l’animal en lui caressant la tête.

Il lança un regard indéchiffrable vers le garçon puis emmena son chien, tout en continuant à lui murmurer des mots rassurants.

Le garçon colla de nouveau la tête contre la vitre et poussa un profond soupir. Le voyage risquait d’être long, très long.

Après s’être accordé quelques minutes, il reprit le chemin vers sa voiture en se forçant tant bien que mal à ne pas fixer le bal costumé qui se déployait autour de lui. Et alors qu’il approchait de sa voiture, le train crissa violemment et amorça un arrêt brutal qui faillit le renverser.

Tout à coup, les issues de sortie s’ouvrirent dans un bruit de tonnerre. L’image d’une foule en uniformes de police et d’ambulanciers déchira la brume épaisse.

Un bruit de sirène accompagnait les cris des policiers qui exhortaient les journalistes à reculer pour établir un périmètre de sécurité. Une longue trainée de traces de pneus avait rayé la route et les morceaux de ce qui fut auparavant un vélo, étaient éparpillés par terre.

Des ambulanciers se pressaient autour du lieu de l’accident et s’acharnaient à dégager un corps de sous un véhicule endommagé ; seuls des jambes à l’apparence meurtrie dépassaient de sous la carrosserie.

Une femme en pleurs tentait de fendre la foule.

Le contrôleur apparut en courant, suivi d’un homme qui, en vue de son uniforme, devait certainement être le conducteur du train. Ils semblaient tous les deux au bord de la panique.

– Vite, vite ! intimait le conducteur.

– Je ne comprends pas, Lekki avait dit qu’on aurait suffisamment de temps…

– Eh bien, Lekki avait tort, l’interrompit le conducteur.

Une femme emmitouflée dans une fourrure opulente surgit tout à coup d’un des compartiments. La mine renfrognée, elle leur barra le chemin.

– Mais voyons, que se passe-t-il ici ?

– Madame Antoinette, je vous en prie retournez à votre place, supplia le contrôleur avec une pointe d’agacement ; il essayait en vain de se frayer un chemin à travers la masse féminine.

La dame ne s’en offusqua que davantage. Son visage vira au pourpre.

– C’est un scandale ! (sa voix prit un ton suraigu qui grinçait désagréablement dans les tympans). Autrefois ce train avait une réputation irréprochable. Je vois bien que ces temps-là sont révolus Messieurs !

– Tout est sous contrôle Madame, intervint le conducteur d’une voix douce. Vous aussi, jeune Monsieur, veuillez retourner à votre compartiment, lança-t-il au garçon.

– Humf ! Encore faut-il lui montrer le chemin, fulmina Antoinette en jetant un regard méprisant vers le garçon. C’est une honte, quel gâchis ! lâcha-t-elle en claquant violemment la porte de son compartiment.

Le garçon paralysé par l’image de l’accident qui s’offrait impunément à ses yeux ne réagit pas à l’ordre du conducteur. Il vit les deux hommes se pencher sur les portes puis, transpirant à grosses gouttes, tenter de les refermer en vain.

Un orchestre apparut tout à coup dans le couloir. Il déballa ses instruments sur le sol et entama une partition de notes dramatiques. La musique se répandit, donnant un air grotesque et théâtrale à la situation déjà bien tragique.

– Plus fort, siffla le conducteur en poussant la porte de son côté. Allez, plus fort !

– Les gonds sont coincés !

Dans un ultime effort, ils réussirent enfin à débloquer les portes et les issues furent scellées dans un claquement métallique sonore.

– Passe-moi la clé, réclama le conducteur en tendant une main encrassée vers son collègue.

Sur quoi, il donna un bon tournant et verrouilla la porte.

– Voilà qui règlera le problème, fit le contrôleur, satisfait.

– Pour l’instant… objecta le conducteur d’un air peu convaincu.

Les deux hommes se redressèrent et la musique cessa en même temps.

Le conducteur ajusta son veston bleu orné de boutons dorés, et remit sa casquette plate en place. Il remarqua le garçon et posa une main gantée, auparavant d’un blanc immaculée, sur son épaule.

– Il va falloir s’activer jeune homme.

Étourdi, le garçon retourna à son compartiment et referma la porte derrière lui. Il demeura un instant à contempler le vide, encore sous le choc. Venait-il tout juste d’avoir une hallucination ?

– Il se passe des choses bizarres dans ce train… murmura-t-il.

– C’est à dire ? demanda le vieil homme.

– Je viens de voir…

Le garçon secoua la tête. Tout cela n’avait aucun sens !

Le vieil homme fit apparaitre une rangée de dents parfaitement blanches.

– Assieds-toi petit, tu as l’air boulversé.

Le garçon reprit sa place. Le journal trainait toujours sur son siège. Le journal ! L’accident qu’il venait de voir était le même annoncé dans le journal de ce matin. Comment était-ce possible ?

– Que fais-tu dans le train, petit ? demanda de nouveau le vieil homme.

– Je vous l’ai déjà dit, je me rend à…

Le garçon fit un effort surhumain pour se rappeler le nom de sa station.

– Je-je ne me… c’est un nom compliqué, mentit-il. Et puis, je n’ai pas à vous le dire de toute manière. Vous êtes un inconnu.

– Le suis-je, vraiment ? Un inconnu ?

Ils s’affrontèrent du regard pendant quelques secondes.

Le garçon baissa les yeux le premier ; des picotements désagréables ne cessaient de le démanger. Il leva sa main devant lui, une plaie béante apparut dans sa paume cependant que quelques gouttes de sang dégoulinaient par terre.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est ce que vous m’avez fait ! cria-t-il, affolé.

– Calme-toi petit, c’est normal.

– Ne me touchez pas ! vociféra le garçon en cherchant de quoi panser sa plaie.

Le vieil homme releva sa manche. D’un geste lent, comme pour ne pas le brusquer, il lui indiqua une vilaine cicatrice sur sa main gauche qui traversait son bras jusqu’au coude.

– Dans quelques temps, ça n’apparaitra plus tu verras.

Le garçon recula. Il regarda de nouveau sa main ; la plaie était en train de se refermer devant lui.

– Qui êtes vous ? Et qu’est-ce que tout cela veut dire !

– Petit, tu continues à me poser la même question. Une question pour laquelle tu connais déjà parfaitement la réponse.

– Vous êtes tous fous dans ce train ! tonna le garçon en ouvrant la porte de son compartiment. Je veux descendre !

– C’est ce que nous souhaitons tous, répliqua le vieil homme en bloquant la porte, malheureusement, il est impossible d’arrêter le train sans connaitre sa station.

– Ne vous approchez pas de moi !

Le garçon le repoussa et sortit en courant. Trouver l’arrêt d’urgence, et vite !

Il traversa le couloir à la recherche d’un quelconque dispositif à déclencher.

D’habitude, ce genre de mécanismes étaient disposés près des portes, mais il n’y avait là aucune poignée à actionner, aucun dispositif d’alarme capable de signaler l’arrêt d’urgence au conducteur. Le train en était complètement dépourvu, ce qui ne rendait les choses que plus louches.

Il se décida à aller directement à la cabine de conduite.

N’ayant pas encore traversé le train dans ce sens, il craignait de nouvelles rencontres insolites sur son chemin.

Il eut raison, car au bout d’une voiture, il croisa un homme moustachu, la tête couverte d’un chapeau de paille. Il était vêtu d’une combinaison bleu marine rayée qui devait probablement faire usage de maillot de bain dans les années rétro.

L’homme ne lui adressa aucune parole, mais le pointa d’un doigt accusateur à la place. Il ouvrit la bouche et de l’eau commença à couler à profusion. Le garçon prit peur et sans plus se retourner, courut aussi vite que ses jambes aient pu le porter. Il arriva bientôt en tête du train et sans prendre le temps de reprendre son souffle, cogna très fort contre la porte de la cabine.

– Arrêtez ce train ! S’il vous plaît, je veux descendre ! cria-t-il.

Personne ne réagit à son appel et il cogna de plus belle. Il chercha un moyen d’accéder à la cabine mais la porte ne comportait pas de serrure.

Le chahut alerta le contrôleur qui fit son apparition derrière lui.

– Jeune homme, que faites-vous ici ? le réprimanda-t-il. Cette partie du train n’est pas réservée aux voyageurs.

– Je veux descendre du train.

Le contrôleur éclata de rire. Le garçon ne broncha pas.

– Le train ne comporte pas de frein d’arrêt d’urgence à tirer, et “ tout voyageur a le droit de le déclencher en cas de danger ”, récita-t-il. En l’absence de celui-ci je souhaite donc formuler ma requête verbalement au conducteur.

– Jeune Monsieur, vous oubliez que : “ il est interdit à toute personne de se servir sans motif plausible du signal d’alarme ou d’arrêt mis à la disposition des voyageurs -Article 66 du décret du 33 mars 1942 ”, récita à son tour le contrôleur.

– Il n’y a aucun “ arrêt mis à la disposition des voyageurs ” et mon motif est que je me sens en danger.

– Et quelle est la nature de ce danger, je vous prie ?

– Je ne le dirai qu’au conducteur, fit le garçon en croisant résolument les bras.

Sans le quitter du regard, le contrôleur tira une clé de sa sacoche et l’enfonça dans un mur qui se trouvait être un boîtier. Il en extirpa un long cordon et s’empara du combiné qui pendait au bout. Il s’éclaircit la gorge puis actionna enfin la tonalité.

Un bourdonnement fut perçu à l’autre bout de la ligne.

– C’est le garçon, il veut descendre, annonça le contrôleur.

– Descendre ? Mais, c’est merveilleux ! s’entendit la voix vibrante du conducteur. Quelle est la station ?

– Quelle est ta station, petit ?

Le garçon fixa le contrôleur d’un oeil ébahi.

– Mais vous le savez bien, vous avez vérifié mon ticket tout à l’heure !

– Alors, on connait sa station ou pas ? s’impatienta le conducteur à travers le combiné.

– On dirait que non, répondit le contrôleur, fausse alerte ! (sur quoi il raccrocha).

– Mais, de quoi est-ce que…. Rendez-moi la moitié de mon ticket dans ce cas ! exigea le garçon, accusant la situation absurde.

Le contrôleur l’ignora royalement, ce qui n’aida pas à apaiser sa colère.

– Je demande à ce que le train soit arrêté immédiatement ! vociféra-t-il en serrant les poings.

– Et pour quel motif, jeune monsieur ? fit le contrôleur en rangeant le combiné.

– Je vous l’ai dit, je me sens en danger ici, avoua le garçon, les oreilles roussies.

– Le seul danger qu’il y a ici, c’est d’arrêter le train de cette manière. Retournez vous assoir, jeune monsieur.

– Mais…

Le garçon fut incapable d’en dire davantage, un grognement féroce dont il suspectait l’origine sans avoir à se retourner, l’en dissuada.

– Allons, retournez à votre compartiment je vous prie, ou je vous colle une amende pour trouble à l’ordre public et au bon fonctionnement du train !

Le garçon refusa d’obéir. Il profita d’un moment d’inattention et faussa compagnie au contrôleur. Il lui arracha la clé des mains et l’enfonça rapidement dans la serrure des issues de sortie.

Un cri de douleur se fit entendre derrière lui. Le contrôleur se cambra ; son dos capricieux avait choisi le mauvais moment pour faire des siennes.

Le garçon tourna rapidement la clé dans la serrure et le train s’immobilisa dans un grand bruit strident. Les portes s’ouvrirent sur un… champ de bataille ?

Le terrain était lourdement barbelé, les hennissements des chevaux se confondaient avec les cris de guerres des combattants. Des hommes couraient dans tous les sens, échappant de justesse aux balles tirées à profusion tandis que d’autres gisaient, inertes, dans des flaques pourpres poisseuses.

Le garçon tenta de se ressaisir. “Ce n’est qu’une hallucination”, se répétait-il intérieurement.

Le visage blême, le contrôleur l’exhorta à refermer les portes.

– Pas avant que vous m’ayez rendu l’autre moitié de mon ticket ! exigea le garçon en se ressaisissant tant bien que mal.

– Mais, c’est contre le règlement !

Contre toute attente, le chien s’abattit alors sur la sacoche du contrôleur. L’homme-gendarme apparut derrière lui.

– Rendez-lui son ticket, intima-t-il.

L’homme semblait mal à l’aise ; des gouttes de sueur froide luisaient sur son front humide et il semblait au bord de la nausée.

– Mais, le règlement… répliqua de nouveau le contrôleur.

Le chien grogna de plus belle.

– Il n’y a plus de règlement qui tienne, ceci est une situation de crise, rétorqua calmement l’homme-gendarme. Rendez-lui son ticket.

Contraint, le contrôleur obtempéra à contre coeur. Le garçon empocha son ticket, puis s’appliqua avec le gendarme à refermer les portes métalliques.

L’homme avait le visage crispé et respirait profondément comme s’il s’efforçait de ne pas perdre connaissance. Voyait-il la même chose que lui ?

Des boulets survolèrent tout à coup le terrain ; la pluie des projectiles tomba dans un grand fracas accompagné d’une fumée brûlante et irrespirable. La force de l’impact les avait presque renverser en arrière.

Le garçon sentit ses oreilles bourdonner. Il jeta un regard à sa droite. L’homme serrait les dents.

Le feu balaya le champ sanguinaire et une nouvelle série de chocs ébranla le train. Le combat nocturne se poursuivait.

Le garçon sentait ses bras s’alourdir, bientôt il ne pourra plus tenir. L’homme dut noter sa faiblesse, il poussa un grand cri et bandit ses muscles. Lentement, les portes commençaient à céder. Elles claquèrent enfin et ils se laissèrent tous les deux tomber par terre, le souffle coupé.

– Qu’est-ce que c’était ? haleta le garçon.

– La guerre, répondit l’homme en s’essuyant le front d’un revers de la main.

Il lui lança un bref signe de tête vers sa poche. Le garçon jeta un coup d’oeil à la moitié récupérée de son ticket. À son grand désarroi, le bout de papier était… vide !

– Tu ne connais donc pas le nom de ta station ? s’enquit doucement l’homme-gendarme en lui tendant une main pour l’aider à se relever.

– Je-je ne me souviens pas, avoua le garçon, embarrassé.

– Donnez-moi ça, grogna le contrôleur en arrachant la clé des mains du garçon, ce n’est pas un jouet. Il ne faut jamais JAMAIS arrêter le train sans connaitre sa destination.

Il chercha ensuite dans sa sacoche un carnet et un stylo, et gribouilla quelque chose dessus avant de tendre la feuille déchirée au garçon.

– Et je vous colle une amende pour arrêt intempestif non justifié !

La situation n’en devenait que plus ridicule ! Le garçon froissa le bout de papier et le jeta par terre avec colère devant les yeux ahuris du contrôleur. Il retourna ensuite docilement à sa voiture.

Le gendarme l’accompagna jusqu’à la porte de son compartiment, lui souhaita bonne chance et continua son chemin accompagné de son chien.

L’orage éclata. Le temps était maintenant d’une humeur aussi exécrable que ne l’était la sienne.

Les coudes posés sur la table, le vieil homme semblait attendre son retour.

– Pouvons-nous parler, maintenant ?

Le garçon s’affala sur sa banquette.

– Je ne comprends pas…

– Ce n’est pourtant pas compliqué. Réfléchis.

Le garçon se sentait vidé de toute énergie et au dessus de tout, dépassé par tous ces événements paranormaux.

– Chirurgien, lança soudain le vieil homme.

– Je vous demande pardon ?

– C’est ce que tu voulais devenir à l’âge de 6 ans, non ? Comme ton père. Mais depuis, tu as changé d’avis. Qu’est ce que c’était après… ah oui, pilote d’avion de chasse, ensuite archéologue, et aujourd’hui c’est… astronaute. C’est ça ?

– Comment savez-vous…

Le garçon s’interrompit. De loin, on entendait une mélodie folklorique.

    Lou ti à la monthe i tri bon,
    pour lou sirvir jou t’attooonds.
    Outour dou dilisses fiii mizooon,
    le thé le thé le thé…

Un homme arborant un turban rouge sur la tête, les bras chargés de bracelets tintants, arrêta un chariot de collation devant leur compartiment.

– Mais qui êtes-vous ? l’interrogea le vieil homme. Où est passé Lekki ?

Lé-ki ? Ci qui ce Lé-ki, moi ci Mé-di ! Ti à la monthe ? offrit le nouveau serveur en dévoilant une rangée de dents dont quelques unes étaient en or.

Le vieil homme l’ignora et prit le garçon par les épaules.

– Écoute-moi petit, nous n’avons plus beaucoup de temps, dit-il en le secouant comme une poupée de chiffon. Si nous ne faisons rien, les voyageurs de ce train vont finir par disparaitre, un à un. Nous finirons par disparaitre.

Le garçon eut le sentiment d’être piégé dans un cauchemar sans fin. Et la sensation que le train ne cessait de tourner commençait sérieusement à lui donner la nausée.

Comme s’il avait deviné ses pensées, le vieil homme confirma.

– Le train tourne en rond à cause de nous. Tant que tu ne déclareras pas ta station, tous ces gens risquent de ne plus retrouver leur chemin. Et moi, je veux dire nous, cesserons d’avoir un avenir.

– Nous ?

L’homme ne cessait d’employer ce pronom. Pourquoi avait-il l’impression qu’il l’employait dans un sens plus précis que général. Comme s’ils étaient la même personne !

– Ce n’est qu’un rêve… murmura le garçon pour lui-même en se massant les tempes.

Le vieil homme se pencha en avant.

– Regarde moi petit, si tu penses que c’est un rêve soyons pragmatiques. Comment as-tu atterri ici ?

– La station…

– Commençons par le commencement, c’est toujours un bon début. Avant ça ?

Le garçon s’efforça de maîtriser ses nerfs. Il fit un effort mental supplémentaire pour collecter les événements précédents son arrivée à la gare.

– Je ne me souviens pas. Je ne me souviens de rien !

Tout à coup, un élément crucial lui vint en tête. La mallette ! Elle devait sûrement contenir des indices. Il se baissa sous la banquette et l’installa sur la table. Il l’ouvrit rapidement et fut surpris de son contenu. Elle était vide !

– Ce n’est pas possible, balbutia le garçon.

– Qu’espérais-tu y trouver petit ? Ça t’aidera peut être de savoir.

– Je ne sais pas…

Son regard tomba sur le journal. Il se rappela la scène de la guerre ; elle avait sûrement un lien avec le gendarme. L’accident qui lui était apparu -le même mentionné dans le journal- avait-il quelque chose à voir avec lui ?

– Cet accident. Je pense que ça a un lien avec moi… dit-il.

Il prit le journal et relu de nouveau soigneusement la page du fait divers. L’identité de la victime n’y était pas dévoilée, mais l’on précisait clairement qu’il s’agissait d’un adolescent.
La victime avait-elle survécu ? Le journal ne faisait aucune mention de cette information pourtant cruciale.

– Suis-je mort ? demanda-t-il avec hésitation.

– Voici une question à laquelle je peux répondre, s’anima le vieil homme. Oui !

L’horreur se peignit sur le visage du garçon.

La réponse du vieil homme fut aussitôt garnie d’une nouvelle.

– Et non !

La confusion gagnait maintenant le garçon.

– Oui et non, répéta le vieil homme. Tu n’as pas encore pris de décision.

– Je suis… dans le coma ?

– Non, ton coeur a bien cessé de battre, sinon tu ne serais pas dans le train. Mais tu es resté comme pendu entre deux états.

– Je serais comme ce chat coincé dans une boîte !

– Argh, Schrödinger, vraiment ? les interrompit le contrôleur qu’ils n’avaient pas entendu arriver. Assez avec vos raisonnements scientifiques, faites quelque chose bon sang !

– C’est ce que nous étions en train de faire, siffla le vieil homme entre ses dents.

Ti à la monthe ? offrit en chantonnant le serveur loufoque qui n’avait pas bougé de sa place.

Le contrôleur prit un air épouvanté devant son accoutrement farfelu, mais accepta le thé quand même.

Le garçon reporta son attention sur le journal. Les autres détails sur les circonstances de l’accident indiquaient qu’il avait eu lieu dans la banlieue, une adresse qui ne lui rappelait rien du tout. Par contre, le modèle du vélo, ou ce qu’il en restait, lui semblait familier…

– Ce vélo, il ressemble à un cadeau de mes parents ; ils me l’avaient offert pour mon treizième anniversaire. Je me souviens que j’étais si heureux, je voulais le monter tout de suite…

Il jeta de nouveau un regard sur la mallette vide. Doucement, des photographies apparurent étalées à l’intérieur. Les visages de ses parents, souriants. Un gâteau d’anniversaire. Le vélo orné d’un ruban.

– C’est bien petit, l’encouragea le vieil homme. De quoi te rappelles-tu d’autres ?

Le contrôleur sirota bruyamment son thé.

– À ce rythme, on en a encore pour…

– Taisez-vous donc ! fulmina le vieil homme.

Dilisses fi mizon ? proposa le serveur dans un sourire figé.

– Oh, je veux bien, merci, accepta le contrôleur en faisant la fine bouche.

Un horrible coup de tonnerre éclata tout à coup, ébranlant le train d’une violente secousse. Leur voiture s’éleva dans les airs puis retomba lourdement. Des cris de terreur montèrent des autres voitures, indiquant que leurs occupants subissaient le même traitement.

Les roues crissèrent, patinèrent légèrement sur les rails puis reprirent leur course.

– Ouf, souffla le contrôleur, il s’en est fallu de…

Avant qu’il ait pu achevé sa phrase, le train fut pris d’une nouvelle convulsion. Ils furent ballotés d’un coin à l’autre cependant que le véhicule tentait de se redresser. Au bout d’un moment qui parut une éternité, le train parvint enfin à maintenir tant bien que mal sa trajectoire.

Des pas de course s’entendirent dans le couloir, le conducteur apparut. Les mains sur les genoux, ses mots se perdaient dans son souffle qu’il avait peine à reprendre.

– Si vous avez une idée, c’est le moment Aylan, parvint-il enfin à articuler. Nous n’avons plus beaucoup de temps. Il va falloir penser à réagir et vite !

– Vous vous appelez Aylan ? interrogea le garçon, en se tournant vers le vieil homme.

Ils avaient tous les deux le même prénom. Etait-il encore possible de croire à une simple coïncidence ?

– Nous sommes si différents… dit-il en plissant les yeux comme s’il cherchait une quelconque ressemblance.

Le vieil homme haussa les épaules.

– Pas si différents que ça.

– Vous êtes mort ?

Le vieil homme hocha la tête.

– Comment ?

– Dans mon lit, bien au chaud.

– Mais si nous sommes la même personne, comment pouvons nous être morts deux fois ! interrogea le garçon, perplexe.

– Excellente question ! s’anima le vieil Aylan. Nous sommes morts dans deux périodes différentes. Mais tu as bien raison, on ne peut pas être morts deux fois, ce qui veut dire que tu dois prendre une décision. (Il se pencha un peu plus, et sa voix prit un ton énigmatique). Lequel de nous deux doit mourir ?

C’est pour ça qu’il était dans le train, il l’attendait ? Durant toutes ces années… Le garçon s’accorda quelques minutes de réflexion. Était-ce juste une question de vie ou de mort ?

Il décida de ne pas répondre tout de suite à la question du vieil Aylan.

– Tous ces gens dans le train, ils sont morts aussi ?

Le vieil homme hocha la tête.

– Tous les gens qui meurent vont dans ce train ?

– Pas tous, juste ceux qui n’ont pas pris une décision. (Il fit une pause et le fixa avec un regard intelligible). Comme toi.

Le garçon repensa à l’homme au maillot de bain. Il est certes difficile de retrouver son chemin à la nage.

– Je sais ce que vous voulez dire, dit-il. Si je décide de rester dans le train, cela veut dire que vous n’auriez jamais existé. Ce qui veut dire…

– Ce qui veut dire que nous n’aurons pas d’avenir, compléta le vieil homme.

De nouveau le garçon s’accorda quelques minutes pour réfléchir.

– Mais ce n’est pas seulement ça… Le train ne fonctionne plus correctement à cause de moi, n’est-ce pas ?

– Ta présence ici représente une anomalie, confirma le vieil homme.

– Et tant que je n’aurais pas pris de décision, poursuivit le garçon, ma présence dans le train met en péril (il ne pouvait pas dire la vie des autres, puisqu’ils étaient déjà morts) la liberté de décider… des autres passagers.

Il sentit un lourd fardeau peser sur ses épaules. Il jeta un coup d’oeil vers la mallette avec l’espoir que celle-ci lui indiquerait le chemin à prendre.

Le vieil homme posa un doigt sur son front.

– Réfléchis.

Le garçon fronça les sourcils ; il tentait rudement de résoudre l’énigme.

– Le seul moyen pour nous deux d’exister tous les deux, c’est si je décides de descendre du train.

Le vieil homme ébaucha un sourire satisfait.

– Et tu assureras ainsi notre avenir à tous les deux. Parce que nous sommes une seule et unique personne.

Le garçon que l’on peut désormais appelé le petit Aylan, fixa le vieil Aylan d’un air grave ; ou alors, il se fixa lui-même…

– Mais, je ne sais pas quoi faire. Je ne connais pas ma station. Je ne sais pas ce que ça veut dire…

Ça ne pouvait pas être l’adresse inscrite sur le journal, ça ne lui évoquait rien du tout. Le titre signalait l’accident vers le chemin de l’école, mais l’adresse de son école n’était pas la bonne non plus. Il ne pouvait pas se l’expliquer mais il le savait.

La lumière se fit tout à coup dans son esprit.

Le journal avait tout faux, ce n’était pas vers son école qu’il allait, mais vers… Il ressortit l’autre moitié de son ticket. Doucement, le nom de sa station s’inscrivit dessus. En même temps, le vieil homme saisit une photo fraichement formé dans la mallette.

Il adressa un sourire… à lui-même.

– Alors, on sait où on descend petit ?

– Je pense que oui, fit le garçon ravi.

Le vieil homme lui tendit la main.

– Nous nous reverrons donc… en quelque sorte, dit-il avec un clin d’oeil.

Le garçon prit la main pour la serrer, mais arrêta son geste.

– Votre… votre main !

La main du vieil Aylan était en train de devenir transparente.

– Vous… vous êtes en train de disparaître aussi !

Telle une chaine de télévision brouillée, le visage du vieil Aylan se transformait successivement en un hoquet d’images confuses et déformées.

Le garçon fut saisi de panique. Si ça continue, il disparaitra bientôt complètement, condamnant son futur par la même occasion. Vite, il n’y avait plus de temps à perdre !

– Contrôleur, cria-t-il, je connais ma station !

Le contrôleur poussa le serveur insistant avec son plateau de “délices faits maison”, et sortit dans le couloir.

– Eh bien, qu’attendons nous donc, allons-y ! pressa-t-il. Allons voir le conducteur !

Le vieil Aylan leva une main floutée en signe d’adieu, et le garçon fila comme une flèche.

Les grondements de tonnerre se multiplièrent et des éclairs illuminaient le couloir par intermittence. L’angoisse saisit le garçon.

Arrivés en tête du train. Le contrôleur sortit de nouveau le combiné et lança l’appel vers la cabine.

– Station ? bourdonna la voix du conducteur.

Le contrôleur répéta la question au garçon, puis transmit l’information au conducteur.

Le train cessa aussitôt son virage permanent. Il redressa sa course puis, tel un serpent, délia sa queue et prit lentement un chemin droit.

La brume s’éclaircit doucement, laissant apparaitre un chemin familier qui conduisait vers son endroit préféré au monde. Un champ isolé de la ville avec une véritable vue sur le ciel. C’était là qu’il venait pour observer les étoiles et les planètes, celles qui apparaissaient juste avant le lever complet du jour, celles visibles à l’oeil nu dans la lumière incertaine de l’aube.

C’était ses moments préférés ; tôt le matin, il traversait la rue et s’arrêtait pour explorer le ciel quelques minutes.

Le train ralentit en poussant un long sifflement puis s’immobilisa. Les portes s’ouvrirent et l’ambulance du journal apparut.

Le lieu de l’accident grouillait de monde. Il aperçut les échardes du véhicule et de son vélo dont il déplora l’état, et se promit intérieurement de plaider sa cause auprès de ses parents pour un tout neuf.

Il descendit les marches du train, hésita un instant à regarder en arrière puis finit par se glisser à travers la foule qui ne parut pas le remarquer.

Les ambulanciers s’affairaient autour de son corps inerte, tentant de le réanimer avec des compressions thoraciques régulières. Une femme en pleurs étaient agenouillée près d’eux et les mains jointes, elle priait.

Le jeune Aylan se mit au-dessus de son corps ; l’expression “coquille vide” lui vint à l’esprit. D’instinct, il s’allongea sur cette enveloppe familière et ferma les yeux. Tout devint noir.

– Il est en train d’ouvrir les yeux ! Oh, mon chéri, tout va bien… maman est là !

Le garçon émergea de son lourd sommeil à la voix d’une femme qui sanglotait bruyamment sur sa poitrine. Il avait l’impression d’être dans une boite étroite entraînée dans une course cahotante, et un bruit strident ne cessait de tourner en boucle. L’ambulance !

– Bienvenue parmi nous petit ! lui lança un des secouristes. On a failli te perdre.

La femme lui prit la main.

– Oh, c’est un miracle, c’est un miracle !

Malgré sa torpeur le garçon reconnut sa mère.

– Maman, dit-il. Je viens de faire le rêve le plus étrange…

Sa mère sanglota de plus belle, rires et larmes se succédaient ; il ne sut quelle émotion lui attribuer.

– Madame, s’il vous plaît, ce n’est pas bon pour le patient.

Les ambulanciers repoussèrent doucement la femme en l’exhortant à se calmer. Le garçon se remémora son rêve étrange… il avait dû se cogner rudement la tête.

Il examina du regard ses bras et ses jambes enveloppés dans des bandages serrés ; de larges tâches pourpres imbibaient le tissu blanc. Il avait eu beaucoup de chance.

Une petite bosse dans la poche de son pantalon attira son attention. Ses muscles étaient si endoloris que l’effort de sortir l’objet mystérieux manqua de l’épuiser. Et surpris, il découvrit un bonbon bleu qu’il reconnut tout de suite.

– Maman, dit-il. Mon rêve…

Sa mère pensant qu’il souhaitait de l’aide pour sa friandise, jeta un regard vers les deux hommes qui lui firent signe que c’est bon. Elle déballa le bonbon et le lui glissa sous la langue.

Le garçon poussa une exclamation de surprise ; une explosion de saveurs emplit son palais. Il se souvint alors des paroles du vieil Aylan ; c’était effectivement de loin le meilleur bonbon qu’il ait jamais goûté, un vrai délice. Il eut soudain une révélation.

– Maman, je sais ce que je veux devenir !

Maintenant que son avenir avait été préservé, il ne pouvait que l’honorer et le chérir davantage, jusqu’à rencontrer de nouveau son vieil ami…

Les calmants qu’on lui avait administrer lui alourdissaient les paupières et il s’accrocha à cette pensée cependant qu’il resombrait de nouveau dans un sommeil profond.

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