Une Nouvelle

Un Frère & une Soeur

October, 2016
* Vous pouvez aussi découvrir l’histoire sous format audio.

Chapitre 1

Combien de fois t’ai-je promis que nous irions camper ? Que nous allumerions un feu de camp joyeux et danserions autour des flammes comme des sauvages heureux. Que nous nous réveillerions en pleine nuit pour nous baigner dans l’eau fraîche, encore exempte de toute sueur. Que nous dormirions à la belle étoile, quitte à avoir le visage bouffi de piqures d’insectes le lendemain. Que nous ririons aux éclats et pleurerions à nous en étouffer les poumons, sans avoir peur de perturber la douce routine de nos parents.

Combien de fois t’ai-je répété cette promesse, encore et encore ? J’aimerais la tenir aujourd’hui. Oui, je suis prête. Nous pouvons le faire, aujourd’hui.

… Mon cœur se soulève de joie puis une émotion terrible l’emprisonne.

Mais aujourd’hui, tu n’es plus là. Et je suis condamnée à vivre avec mes remords, tel un serpent venimeux qui s’amuse à me mordre chaque fois que ton nom traverse ma mémoire rayée. C’est-à-dire, chaque fois que je respire.

– Mina, tu viens ?

La voix de mon camarade me tire de ma réflexion sordide. Comme à son habitude, il est en retard et je l’avais attendu pour prendre le bus. Et comme d’habitude, à force de l’avoir attendu, j’ai vu le bus passer sans finalement prendre aucun de nous deux.

Je ne suis pas une bonne amie. C’est juste que marcher me fait du bien. Alors, je marche… lorsque l’occasion se présente. Peu importe laquelle.

Je regarde le ciel en soupirant. Encore une autre journée. Une autre journée sans toi.

– T’as entendu la dernière nouvelle ? me demande mon camarade.

Je fais mine de m’intéresser aux informations juteuses qu’il est fier de connaitre. Il déballe le tout à la moindre précision, en prenant soin de faire les pauses nécessaires là où il faut pour rendre l’annonce plus attrayante.

Toutes des nouvelles d’un monde fade, creux, absurde. Un monde sans toi pour le peupler, le ranimer, l’empêcher de fondre. Ce monde tel qu’il est aujourd’hui ne m’intéresse plus. Je t’avais promis.

– Tu nous accompagnes pour les répét’ ? enchaîne mon camarade. On en a encore pour toute la semaine !

Marcher me fait du bien. Le mouvement consume moins rapidement ma respiration et donne une nouvelle chorégraphie à mon corps usé de spasmes nocturnes.

– Oui, je viens, m’entends-je répondre.

– Bon et bien, à ce soir ! Tu sais où j’habite !

La cloche retentit à la seconde où je franchis la salle des cours. D’autres murs sans toi.

La maison de mon camarade se trouve à un quart d’heure de la nôtre. Un quart d’heure volé pour respirer plus lentement. Ils ont cette pelouse que tu aimes, tu sais ? Celle qui sent le poivre.

Je reste dans un coin de la pièce et laisse ma respiration rythmer mes souvenirs de toi. Un — tu cognes contre la porte de ma chambre…, deux — je te réponds que je suis occupée…., un — tu voudrais me parler de ta dernière lecture fascinante, deux — je te réponds que je n’ai pas le temps…., un — tu es en train de pleurer…, deux…, deux…

Mon cœur se serre, ma respiration s’accélère. Le venin de la culpabilité m’étouffe.

Deux — je claque la porte pour rejoindre mes amis.

– Eh bien, bonne nuit tout le monde. À demain !

La voix de mon camarade me ramène à sa réalité. Le spectacle des pantins est terminé. J’enfile ma veste et traverse la pelouse imbibée de ton parfum préféré.

– Miaou, miaou.

Un chaton.

L’animal audacieux vient se frotter contre moi en miaulant, quémandant mon attention, mon affection, ma présence… comme tu faisais. Et mon attention, mon affection, ma présence sont aujourd’hui à toi, rien qu’à toi. Mais aujourd’hui, il est trop tard. J’ignore le chaton et je tourne les talons en direction de chez nous.

Chapitre 2

Le matin, un autre matin sans toi. Le bus. Il repart sans moi. Je marche. Mon camarade récite les nouvelles alléchantes indispensables à la survie de son égo.

C’était à toi que je devais offrir mon attention, mon affection, ma présence.

Le soir, les répétitions chez mon camarade. Je ressors. Le chaton.

Quel drôle d’animal. Il hume l’odeur de la pelouse et se roule dessus, comme toi tu faisais. Ton parfum préféré est son parfum préféré. Je souris à cette pensée, et tends ma main vers le chaton. Je m’arrête subitement. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui c’est trop tard.

– Miaou, miaou.

– …

Je rentre chez nous.

Chapitre 3

Un autre matin sans toi. Un autre soir sans toi. Le chaton. Il ronronne du plaisir de me voir, se frotte contre ma cheville, roule sur mes pieds.

J’ai failli à ma promesse, et aujourd’hui il est trop tard.

Le chaton me regarde avec deux prunelles noyées d’une couleur mielleuse que les gens confondent avec du vert. Ils ne savent pas, mais moi je le sais, parce que tes yeux ondoyaient de la même manière. Ondoyaient… le passé. Je tourne les talons. Le chat m’emboite le pas.

– Non ! je lui crie.

Ses yeux… Tes yeux me regardent avec innocence. Un — tu me demandes de t’aider à faire tes devoirs, deux — …

Ma culpabilité, ton absence. Deux choses inconciliables.

Chapitre 4

Le matin. Un autre sans toi. Le chaton. Le chaton ?

Il a dormi devant la porte de notre maison. Il ne sait pas que c’est là aussi que tu as succombé… Un accident.

Le chaton se frotte contre ma cheville. Les sillons profonds de mes cernes se creusent davantage. Mon visage est inondé de larmes inconsolables.

Mon attention, mon affection, ma présence. Mon corps est secoué d’une violente secousse de remords. Je suis à genoux, incapable d’assécher le puits intarissable de mes sanglots.

Le chaton lèche les doigts de mon poing serré.

– Il est mort. Aujourd’hui, c’est trop tard, je lui explique.

Il me mord tout à coup. La douleur est dérisoire face à la souffrance de t’avoir perdu, de te perdre tous les jours depuis que tu n’es plus là.

Le chaton me mord une nouvelle fois. Sa face courroucée est ta face courroucée. Deux fossettes se creusent dans sa colère, comme toi.

– Il me manque, je murmure.

La lassitude me gagne. Je sors un bol, le remplis de lait, le lui dépose et sors marcher.

Chapitre 5

Le matin. Le chaton. Le soir. Le chaton…

Il ne me quitte plus. Il me regarde, tu me regardes. Son expression te ressemble et me fait sourire. Ai-je le droit ?

Non. Aujourd’hui, il est trop tard.

– TROP TARD ! je crie.

Le chaton ne s’enfuit pas. Il me regarde me déchaîner contre les parois de ma réflexion pitoyable. Il observe ma honte, ma repentance lamentable. Il considère les ruines de ton absence et la nostalgie d’un futur avorté par ma stupidité.

Pardonne-moi petit frère.

– Miaou, miaou.

Le chaton écoute les plaintes de mon cœur et assiste à mon repentir. Il me sourit. Deux fossettes. Je lui souris. Il te ressemble.

– Rentrons chez nous, lui dis-je.

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